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The Shining: L'Overlook comme lieu métaphorique. (8210 mots).

Publié le par Kevin

The Shining: L'Overlook comme lieu métaphorique. (8210 mots).

Cela fait un bout de temps que j’essaye d’écrire un truc sur The Shining. Le problème c’est que contrairement à la plupart des films, qui me semblent avoir une opposition facile entre apparence/réalité, surface/profondeur, The Shining donne l’impression de simplement raconter plusieurs histoires en même temps et que par conséquent, certains élément qui servent dans une lecture, n’ont aucun rôle à jouer dans une autre, ou pire, jouent plusieurs rôles et ont plusieurs sens différents.

Aussi, l’un des énormes problèmes que je rencontre de plus en plus avec la science-fiction et le fantastique, c’est que tout devient rapidement possible.

The Shining est un festival d’incohérences, de mystères et d’absurdités, de détails qui se correspondent et de délires thématiques, nous sommes évidemment gentiment conviés à nous poser des questions. Autant j’aime chercher une vérité dissimulée ou non-évidente, comme la vérité l’est toujours dans la vraie vie, autant une vérité du type "Mickey Mystère" accessible au travers de la découverte d'indices arbitraires ne m’amuse pas tant que ça.

The Shining: L'Overlook comme lieu métaphorique. (8210 mots).

----------------Le Bleu impossible---------------

 

Le meilleur exemple de ce chaos un peu désagréable c’est le bleu de Danny.

Danny apparait dans la pièce où Jack écrit avec un bleu au cou. Il y a cinq possibilités :

1-C’est Jack qui a frappé Danny.

2-C’est Danny qui s’est fait ça tout seul.

3-C’est un des fantômes de l’hôtel.

4-C’est Wendy.

5-Il y a une autre personne dans l’hôtel.

 

Le problème c’est qu’aucune de ces idées n’est possible et qu’elles sont par conséquent toutes envisageables.

1-Jack est honnêtement sidéré lorsqu’il constate que Danny a été frappé. Aussi, le père dort au moment où Danny « reçoit » son bleu. Danny ne l’accuse pas de l’avoir fait.

2-Danny est choqué lorsqu’il entend son père oser imaginer qu’il s’est fait ça tout seul.

3-Il n’y a pas d’indice que les fantômes de l’hôtel puissent réellement interagir avec les vivants.

4-Wendy est surprise par le bleu, terrorisée par celui-ci. Elle accuse Jack et ensuite elle croit l’autre version de Danny. Danny n’accuse pas sa mère.

5-Il n’est jamais question d’une autre personne dans l’hôtel de tout le film.

The Shining: L'Overlook comme lieu métaphorique. (8210 mots).

Le bleu de Danny est inexplicable et pourtant il y a une raison de croire en chacune de ces cinq possibilités.

1-Jack est évidemment le coupable idéal. Il est glauque et il poursuit sa famille avec une hache à la fin du film. Il pourrait avoir attaqué Danny dans un état de demi-sommeil, ou encore l’entrée du fiston dans la chambre 237 se passe en amont du moment où Jack dort.

2-Danny s’est fait le bleu pour incriminer son père, pour pousser Wendy à vouloir quitter l’overlook. Il n’est pas choqué par la supposition de son père mais par le fait qu’il est tombé juste.

3-Danny dit avoir été agressé par une femme. Jack va dans la salle de bain, il y trouve une femme.

4-Wendy utilise le bleu de Danny comme raison pour quitter l’hôtel. Le film tourne autour de personnes devenant folles à cause de l'isolement. Wendy pourrait avoir fait le bleu à Danny pour avoir une raison à donner à Jack de partir.

5-Tout ce qui se passe dans l’hôtel est tellement incohérent que l’idée que quelqu’un soit là pour tourmenter les Torrance n’a rien de véritablement farfelu. Au début du film, on peut voir un poster sur lequel il est écrit Monarch. Une référence à un projet de la CIA sur la manipulation mentale. Or, la plupart des horreurs infligées aux pauvres cobayes humains (incapacité à mentir, hallucinations, comportements brutaux incontrôlables, paralysie, amnésie provoquée) sont visibles dans le film. Les Torrances pourraient fort bien être des cobayes inconscients de ce programme. Sachant que réellement, des cobayes inconscients ont bel et bien existés.

 

Et donc voilà, tout semble impossible et tout est envisageable. C’est assez désagréable même si le film garde sa force hypnotique et ses nombreuses qualités. Je ne prétends pas une seconde dire que The Shining n’est pas un excellent film, il n’est pas du tout question de ça ici.

The Shining: L'Overlook comme lieu métaphorique. (8210 mots).

---------------Un Film sans dynamique----------------

 

Lorsque j’ai vu The Shining pour la première fois, le film était déjà considéré comme un classique du film d’horreur, voire le meilleur film d’horreur de tous les temps, et je me suis senti assez déçu. Encore une fois, loin de moi l’idée de nier les qualités du film ou son excellence. Simplement, j’avais été très pris de court par l’extrême platitude de l’histoire. Jack Torrence doit garder un hôtel six mois avec sa femme et son fils. On lui explique qu’un des précédents gardiens est devenu fou à cause de l’isolement et de la solitude et qu’il a découpé sa femme et ses deux filles à la hache. Jack est un ancien alcoolique qui bat son fils, qui traite sa femme avec condescendance et se montre exaspéré par elle facilement, montre un intérêt amusé pour le cannibalisme, fait des mimiques de psychopathe toutes les trente secondes, reluque toutes les femmes qu’il croise comme s’il allait s’enfuir avec, ne porte pas son alliance… bref, Kubrick aurait également pu le faire collectionneur de hache pour que les choses soient encore plus claires.

La dégradation progressive que nous devrions observer dans le tempérament de Jack ne peut pas arriver, il semble déjà prêt à tuer Wendy et Danny dès le départ. La dynamique principale du film est au point mort dès le début.

The Shining: L'Overlook comme lieu métaphorique. (8210 mots).

Pire, les quelques événements qui devraient indiquer que l’état de Jack empire sont très superficiels. Par exemple, lorsque Wendy découvre son script qui se résume à « All work and no play make Jack a dull boy. » C’est terrifiant et la scène est grandiose, sauf que voilà, Jack est écrivain, il est en manque d’inspiration et se fait chier, il tape cette bêtise en attendant que l’inspiration lui vienne. Oui, c’est morbide et effrayant, mais on l’a auparavant vu passer un après-midi à lancer une balle contre un mur. Et surtout, quel rapport cela a-t-il avec un désir de tuer Wendy et Danny ?

La descente dans la folie meurtrière que l’on attend de Jack aurait été que Wendy et Danny le gênent constamment. Par exemple, il entendrait Danny faire de son tricycle bruyant à l’étage du dessus et finirait par lui hurler dessus et piétiner l'engin. Une autre fois, c’est une boule de neige qui viendrait s’écraser sur la vitre. Wendy frappe à la porte pour demander comment on cuisine tel ou tel plat. La solitude qui rongerait Wendy et Danny les pousserait vers Jack qui au contraire voudrait de la tranquillité pour écrire et finirait par les tuer. Ce n’est absolument pas ce qui est raconté. Jack remet Wendy en place une fois, elle ne le dérange plus jamais. Danny ne cherche même pas la compagnie de son père, il a peur de lui.

Le fait que c’est Jack qui a frappé Danny devrait être évident. Ici, Danny ne l’accuse pas, Jack dort à ce moment-là et ne se rappelle de rien et l’agression arrive hors champ à un moment paroxysmique qui n’a rien à voir avec Jack (l’entrée dans la chambre 237).

The Shining: L'Overlook comme lieu métaphorique. (8210 mots).

Ainsi, tout en rendant évident le fait que Jack est cinglé et violent dès le départ, détruisant toute dynamique à ce niveau, le film sabote également les éléments qui auraient dû conduire à la tentative d’assassinat finale avec des mystères, des incohérences incompréhensibles et des éléments surnaturels qui ne servent à rien puisque Jack est fou.

Egalement, l’évidence de la menace que Jack représente dès le début, prive Wendy et Danny de profondeur également puisqu’ils sont de toute manière destinés à n’être que des proies qui vont chercher à s’en sortir. Même dans un Halloween, les protagonistes ont toujours un arc narratif qui inclut l’idée que le tueur psychopathe pourrait ne pas arriver, structurellement et métaphoriquement parlant.

Dans The Shining, tout semble joué dès le départ et de « A Month Later » à « Honey, I’m home », donc de la première scène dans laquelle la famille Torrence est dans l’hôtel au moment où Jack entre dans la chambre avec une hache, il ne semble n’y avoir que du remplissage esthétique sympathique, talentueux et fun mais un peu creux.

D’ailleurs pourquoi le séjour à l’Overlook commence-t-il pour le spectateur déjà un mois après l’arrivée des Torrance ? Il ne fallait pas que l’on voit que la famille est heureuse jusqu’au moment où Jack décide de commencer son livre ?

The Shining: L'Overlook comme lieu métaphorique. (8210 mots).

----------------Jack est innocent---------------

 

C’est en lisant le roman de Stephen King, dans lequel Jack est bien plus humain et sympathique, que j’ai trouvé la confiance suffisante en l’œuvre pour creuser la seule dynamique possible qui puisse lui injecter du sens : Jack Torrence n’est absolument pas le monstre qu’il semble être mais bien la victime de l’histoire. Il est la nouvelle victime de l’Overlook, le mari et père qui se fait assassiner par sa femme et son fils qui souffrent du mal du cachot et veulent quitter l’endroit à n’importe quel prix…

Il y a dans The Shining une magnifique histoire de « délit de sale gueule » misandre qui, je trouve, en dit un peu sur la haine des hommes dans nos cultures. Absolument personne n’hésite à dire que Jack Torrance bat son fils, pas une seule prostituée de seconde. Dans le livre, il me semble que Jack casse le bras de Danny quand celui-ci brûle le script du livre que son père est en train d’écrire, dans le film Danny a éparpillé des copies corrigées dans le bureau de son père, qui est enseignant. Toujours est-il que dans les deux œuvres, Jack casse le bras de Danny en attrapant son fils et non en le frappant et dans les deux œuvres, les remords et l’impact sur le comportement du père sont soulignés. Il arrête de boire dans les deux cas et c’était la première et dernière fois où il a été violent avec son fils. Et pourtant, je n’ai jamais vu un seul lecteur, spectateur ou critique oser dire que c’était clairement un accident et que Jack n’est pas un père violent.

C’est un accident et il cache la dynamique du film, dynamique que Jack lui-même verbalise dans les deux œuvres.

Wendy devrait défendre son mari, elle devrait rassurer son fils sur le fait que c’est un accident, que jamais son père ne voudrait lui faire de mal et qu’il l’aime mais qu’en même temps il était compréhensible que Jack perde son sang-froid et se mette en colère. Il ne faut pas entrer dans le bureau de papa, il ne faut pas toucher à ses affaires, il y a des papiers importants etc…

Wendy devrait réparer la brèche, recoller les morceaux pour éviter que son fils se mette à avoir peur de son père ou se sente détesté. De même, Jack ne veut pas se sentir haï par son fils et souffre de ce qu’il a fait. Il ne touche plus à l’alcool. Il estime que c’est un accident mais il ne disqualifie pas la gravité de ce qu’il s’est passé.

Sauf que Wendy ne joue pas son rôle. Elle profite du pouvoir que lui donne l’accident sur son mari et sur son fils.

 

----------------Le Narcissisme pathologique de Wendy---------------

 

La scène de la voiture qui structurellement dépeint les dynamiques qui régissent la famille Torrance montre bien cette situation :

Lorsqu’ils se rendent à l’Overlook, dans la voiture, l’épouse demande s’ils ne seraient pas en train de passer non loin du lieu où la neige aurait bloqué le groupe Donner. Jack répond que non puis explique à Danny qu’il s’agissait de pionniers de l’époque de la ruée vers l’or qui se sont retrouvés perdus dans la neige et ont fini par se livrer au cannibalisme pour survivre.

Wendy reproche à Jack de raconter l’histoire d’un seul mot : « Jack. » Elle lui reproche de raconter l’histoire alors qu’elle sourit, qu’elle est contente de l’entendre cette histoire, que c’est elle qui a déclenché l’intégralité de l’interaction et qu’en plus ils ne sont même pas sur le lieu du drame. Elle a juste abordé le sujet parce qu’elle en avait envie et Jack ne l’aurait jamais fait.

The Shining: L'Overlook comme lieu métaphorique. (8210 mots).

Cette dynamique est très importante. Wendy connait Jack, elle sait qu’il va se sentir malin ou viril, ou paternel, en expliquant les horreurs de la vie à son fils. Elle sait aussi provoquer ces comportements chez son époux, qui croit naïvement agir malgré la désapprobation de sa femme alors qu’elle n’attend que ça. Enfin, il prend sa culpabilisation au sérieux, alors qu’elle ne fait que chercher à s’accaparer Danny qui, spontanément, est bien plus du côté de son père.

Son reproche n’est pas formulé, elle dit uniquement « Jaaack. » Le prénom de son mari devient l’idée d’aller trop loin, d’aimer la violence, le sang, le tabou. Alors que c’est elle qui a abordé le sujet avant de le laisser parler.

Aussi, on peut voir ici que Danny n’a aucun problème avec ce que son père raconte. C’est un problème pour Wendy, que je soupçonne de souffrir de troubles narcissiques. Elle est jalouse de l’enthousiasme que Danny montre envers son père. Wendy c'est la fille dans Peter Pan, élevée uniquement avec des frères et très habituée à être le centre d'attention parmis les hommes, la maman de tout le moooonde. The Shining est parsemé de référence aux contes et les scénaristes voulaient clairement que les spectateurs considèrent le film ainsi.

et donc, l'enthousiasme de Danny pour son père est à associer au rôle masculin, la capacité de faire du mal, la capacité de verser le sang, d’être égoïste ou insensible, l'instinct de survie, la volonté d'existence. Tout cela d’un point de vue développemental. Danny voit un désir de perdre son innocence et son inoffensivité poindre en lui et il se tourne vers son père pour l’aider alors que Wendy, elle, semble très passive, soumise et inoffensive justement.

The Shining: L'Overlook comme lieu métaphorique. (8210 mots).

Il y a des similarités entre l’accident et la conversation dans la voiture. Dans les deux cas, Danny est exposé à la « violence masculine » de son père. Dans le premier elle ne l’amuse pas puisqu’elle est tournée vers lui, dans le second elle l’intéresse et l’enthousiasme. Dans les deux cas, Wendy réprouve et condamne. Danny prend même la défense de son père, qui est censé lui avoir cassé un bras.

Lorsqu’il est allé dans le bureau pour y mettre le chantier, Danny voulait de l’attention. C’était un geste hostile envers le travail de son père qui lui prend trop de temps. C’était une attaque. La réaction de Jack a traumatisé son enfant et a atrophié sa capacité à agir en son nom sur le monde, c’est-à-dire à ne pas être passif comme sa mère... ce qui me fait me dire que c’est Wendy qui a « subtilement » provoqué l’incident en se plaignant du temps que Jack passait dans le bureau par exemple. En disant que papa les délaisse, que c’est pas gentil, qu’il devrait passer plus de temps avec eux etc…

Le bras cassé était une victoire, hélas, Danny ne semble pas en vouloir tant que ça à son père et toujours être plus attiré par sa personnalité à lui qu’à elle (lorsqu'ils sont en famille).

On peut constater la présence de ces dynamiques en regardant Wendy qui commence le film très passive et empotée et que l’on verra ensuite brancher téléphone, radio, démarrer une chaudière, donner des coups de batte et des coups de couteaux. Wendy comprend que Danny ne la préfèrera jamais à son père si elle reste si passive, alors pour gagner le bras-de-fer, elle s’endurcit.

Et donc, dans la voiture, quand Wendy aborde le groupe Donner dont les membres se sont entre-dévorés pour survivre mais qu’elle laisse à Jack le soin de raconter l’histoire, son initiative annonce doublement ce qu’il va se passer.

The Shining: L'Overlook comme lieu métaphorique. (8210 mots).

Wendy déclenche chez Jack un comportement qui est inapproprié pour Danny mais que Jack s’empresse de produire parce qu’il est trop fier de se montrer viril et adulte devant lui. Il ne reste à la mère qu’à inspirer à nouveau un comportement excessif du type cassage de bras à son mari. Pousser Jack à bout pour que sa colère terrifie son fils ou pire, qu’il le blesse à nouveau accidentellement.

Doublement parce que Wendy est sur le point de s’adonner au cannibalisme. La solitude la rend folle, c’est une menace gigantesque pour elle et pour survivre elle sait qu’elle devra probablement sacrifier Jack (même si elle refoule ce fait).

 

Partie 2

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