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A la Recherche du Bonheur: Chris Gardner est un homme insignifiant. (4000 mots)

Publié le par Kevin

A la Recherche du Bonheur: Chris Gardner est un homme insignifiant. (4000 mots)

Il y a déjà sur ce blog deux articles sur des films que l’on pourrait considérer comme pro-Américain et qui pourtant, si on accepte de le considérer, peuvent parfaitement être perçus comme des critiques de l'idéologie américaine au contraire.

Il y a Forrest Gump, le film qui nous raconte l’histoire glorieuse de l’Amérique en nous suggérant simplement que si l’on voit les choses de manière similaire, on est certainement un attardé mental.

Et il y a Saving Private Ryan, qui nous offre une représentation du débarquement en Normandie pour ensuite nous embarquer dans une mission absurde, inutile et qui va coûter la vie des meilleurs soldats possibles. En gros, le débarquement était une mascarade qui n’avait aucun but concret mis à part devenir le symbole de l’intervention américaine qui sauve l’Europe d’Hitler (même si en vérité c'est les Russes qui ont fait le boulot).

Cela fait un bout de temps que j’ai vu The Pursuit of Happyness et que le sous-texte m’est apparu mais je n’ai jamais trouvé le courage de m’infliger le film à nouveau pour en tirer une analyse précise.

Il y a quelques jours cependant, je suis tombé sur la vidéo d’un américain qui décrivait le film comme la célébration de l’optimisme Américain, du rêve américain en gros, partir de rien et monter jusqu’au sommet uniquement grâce à ses capacités et sa volonté.

https://www.youtube.com/watch?v=5D6qe_UkJGw

Voici son résumé : The Pursuit of Happyness est le film le plus Américain de tous les temps. L’attitude de Chris Gardner représente ce qui est Américain par essence : Notre optimisme fou et unique, même face à des défaites répétées et humiliantes.

"Ne laisse jamais quelqu'un te dire que tu ne peux pas faire quelque chose. Même quand tu es un débile qui poursuit des chimères. Ne renonce jamais à tes rêves, même quand ils sont petits et méprisables et que tu accèderais au bonheur bien plus facilement en gardant la tête sur les épaules et en surveillant ton égo."

"Ne laisse jamais quelqu'un te dire que tu ne peux pas faire quelque chose. Même quand tu es un débile qui poursuit des chimères. Ne renonce jamais à tes rêves, même quand ils sont petits et méprisables et que tu accèderais au bonheur bien plus facilement en gardant la tête sur les épaules et en surveillant ton égo."

Ce film est une critique du rêve américain et de la psychologie américaine aliénée par les croyances religieuses (Culte du fric compris) d’une manière plus générale.

 

Avant toute chose, j’aimerais souligner un élément qui n’a pas de lien direct avec mon argumentation. Cela fait une paire d’articles que j’écris dans lesquels je casse du sucre sur des personnages féminins qui sont considérés comme très positifs par l’opinion générale hystérique du moment et je commençais à me dire « bon, quand est-ce que je vais retomber sur un personnage féminin qui n’est pas une psychopathe ou une connasse égoïste ? ». Je voudrais donc pointer du doigt Linda Gardner qui est un personnage féminin positif comme on en voit peu. Non pas parce qu’elle fracasse des méchants et qu’elle s’approprie les signes mythologiques traditionnels (souvent ridicules) associés à la masculinité, non pas parce que c’est une bonne mère dévorante, ou parce que c’est une femme parfaite immaculée, mais parce que c’est une personne intelligente, équilibrée, juste et indépendante.

Chris annonce à sa femme qu'il veut être agent de change. Elle lui répond "tu veux pas plutôt être astronaute ?" et tombe immédiatement dans le cliché de la femme insupportable qui critique tout, tout le temps et rabaisse son mari qui fait pourtant de son mieux. Sauf qu'il ne fait pas de son mieux, qu'il est réellement irréaliste et irresponsable, qu'il les a foutu dans la merde, qu'elle a deux boulots et qu'il continue de garder la tête dans les nuages.

Chris annonce à sa femme qu'il veut être agent de change. Elle lui répond "tu veux pas plutôt être astronaute ?" et tombe immédiatement dans le cliché de la femme insupportable qui critique tout, tout le temps et rabaisse son mari qui fait pourtant de son mieux. Sauf qu'il ne fait pas de son mieux, qu'il est réellement irréaliste et irresponsable, qu'il les a foutu dans la merde, qu'elle a deux boulots et qu'il continue de garder la tête dans les nuages.

Le résumé anglais de wikipédia est de ce point de vue édifiant : « En 1981, Chris Gardner, vendeur de San Francisco, investit l’intégralité de ses économies dans des scanners à densité minérale osseuse qu’il tente de vendre à des docteurs comme une révolution scientifique de praticité par rapport aux rayons-X. Ces scanners jouent un rôle primordial dans sa vie. Bien qu’il parvienne à en vendre la majeure partie, l’écart temporel entre chaque vente et les besoins financiers grandissant enragent sa femme, ménagère dans un hôtel, déjà amère et distante. » C’est choquant. Elle a deux boulots, ils vivent dans la misère et son mari s’entête à vendre des trucs dont personne ne veut à juste raison. C’est la manière dont les scanners sont présentés. On voit un médecin en refuser un en disant que c’est cher et inutile et Chris continue en voix off : « Cela donnait une image un poil plus nette que les scanners à rayons X pour le double du prix. »

A la Recherche du Bonheur: Chris Gardner est un homme insignifiant. (4000 mots)

Le résumé de wikipédia met en avant que Christopher parvient à vendre la majeure partie des scanners, mais en quoi cela a-t-il une importance ? Il les a achetés parce que leur vente devait leur offrir une belle vie, et l’affaire s’est révélée n’être qu’une arnaque. Le fait qu’il parvienne à les vendre plus lentement que prévu ne change rien à leur situation, ils ont trois mois de loyers de retard, leurs dettes s’entassent et Linda a deux boulots. Je trouve la phrase « enragent sa femme » absolument incroyable. Évidemment qu’elle est folle de rage. Et oser préciser qu’il parvient à en vendre la majeure partie est tellement honteusement biaisé en faveur de Chris. Linda ne lui reproche pas de ne pas être parvenu à tous les vendre, elle ne lui reproche pas une quelconque incompétence, elle lui reproche de ne pas regarder la simple vérité en face : ils n’ont plus un rond et il perd son temps à essayer de vendre ces conneries de scanners.

Il y a un élément qui passe inaperçu dans cette équation et qui pourtant est bien factuel: les scanners leurs appartiennent. S’il acceptait qu’il s’est fait avoir et gardait son propre bonheur en tête, Chris pourrait accepter de les vendre à perte. C’est aussi simple que ça. Les vendre à 70% de leur prix et accepter de ne rien avoir gagné dans l’affaire mais au moins pouvoir s’en débarrasser et passer à autre chose. C’est ce qu’il refuse de faire.

On peut voir également cette « fierté » autodestructrice dans son incapacité même à se défaire de ces scanners. Il s’en fait voler un, il en perd un autre, il coupe court à des conversations extrêmement importantes tout cela pour les récupérer. Il se fait même renverser par une voiture à cause de ça, et se retrouve à aller bosser avec une chaussure manquante sans jamais passer par la case hôpital. Plusieurs fois dans le film, abandonner un scanner pourrait sérieusement améliorer une situation mais il en est incapable.

Le but du stage est de trouver des acheteurs par tous les moyens. Chris vient de parvenir à se faire emmener à un match de foot par Walter Ribbon à qui il a déjà posé un lapin dans la semaine à cause d'une autre bêtise. Et là, il se pointe chez lui AVEC un scanner et hésite à se débarasser du truc quand Walter lui demande d'aller le mettre dans sa voiture.

Le but du stage est de trouver des acheteurs par tous les moyens. Chris vient de parvenir à se faire emmener à un match de foot par Walter Ribbon à qui il a déjà posé un lapin dans la semaine à cause d'une autre bêtise. Et là, il se pointe chez lui AVEC un scanner et hésite à se débarasser du truc quand Walter lui demande d'aller le mettre dans sa voiture.

Son fil lui raconte à un moment cette blague qui met en avant la leçon à tirer du film :

C’est un homme qui est à la mer en train de se noyer. Un premier bateau passe par-là, le voit et s’approche pour le sauver. L‘homme répond :

- C’est pas la peine, Dieu me viendra en aide !

Le bateau repart. L’homme continue à se débattre. Un deuxième bateau arrive.

- Non, non, j’ai pas besoin d’aide. Dieu me viendra en aide !

Finalement, l’homme se noie, monte au paradis et va directement voir Dieu pour lui demander :

- Dieu, j’étais en train de me noyer, pourquoi tu ne m’as pas aidé !

Et Dieu lui répond :

- Je t’ai envoyé deux bateaux imbéciles !

 

Cette blague, Chris Gardner ne se force même pas à en rire pour faire plaisir à son fils, il l’ignore. Pourquoi ? Parce qu’elle décrit parfaitement sa situation et sa psychologie. Il pourrait s’en sortir n’importe quand s’il le désirait. Lorsque sa femme lui dit : « je pars à New York. » Rien ne l’empêche de dire qu’il l’accompagne. C’est le moment de s’offrir un nouveau départ, de vendre tous ses scanners à moitié prix et de redémarrer. Leur situation ne serait, dans l’absolu, pas si précaire. Mais non, « dégage salope, et je garde notre gamin, il sera beaucoup mieux à mes côtés à dormir dans les toilettes du métro et à manger à la soupe populaire avec moi, que nourri, logé, à l’abri d’expériences traumatisantes et entouré d’une famille avec toi. »

La dernière blague du film aussi est un peu bizarre. Ce film biographique se termine sur "Toc toc." "Qui est là ?" "Personne." J'aimerais pas qu'on fasse un film sur moi qui se termine par cette blague, surtout quand une précédente blague décrivait déjà ma psychologie morbide.

Ce passage serait tellement émouvant si l'initiative de Chris de faire comme s'ils étaient des hommes de cromagnons qui vont dormir dans leur grotte ne correspondait pas parfaitement à son attitude générale de déni de la gravité de leur situation.

Ce passage serait tellement émouvant si l'initiative de Chris de faire comme s'ils étaient des hommes de cromagnons qui vont dormir dans leur grotte ne correspondait pas parfaitement à son attitude générale de déni de la gravité de leur situation.

Le Gospel à l’église décrit le même problème :

« Dieu, ne déplace pas cette montagne, donne-moi la force de l’escalader. »

« S’il te plait, ne ramasse pas cette pierre sur laquelle je trébuche mais guide moi pour que je la contourne. »

Il est facile de voir ces prières comme des marques d’humilités profondes. Ces croyants ne demandent pas que Dieu intervienne pour ôter tous les obstacles de leur chemin, ils demandent juste qu’il leur donne les moyens de les surmonter. Cela paraît tout-à-fait raisonnable. Cependant, la capacité à surmonter les obstacles de la vie devient le signe de l'intervention divine. Voir des interventions divine dans sa vie n'est jamais très humble.

De plus, certains de ces croyants peuvent être suffisamment débiles, comme Chris, pour prendre de telles paroles au pied de la lettre. C’est-à-dire, devenir de parfaits masochistes qui refusent d’accepter leurs limites, ou de constater que certains obstacles sont insurmontables ou ne valent pas le coup d’être surmontés, que certaines douleurs sont irréparables et que le temps perdu ne se rattrape pas, l’absolution n’est pas au bout du chemin. Plus insidieux encore, cette perception de l’existence comme seul résultat de l'activité divine, naturalise le système culturel et sociétal. Plus question de remettre en question le fonctionnement de la société, son exploitation par des hommes de chair et de sang, tout n’est qu'une épreuve pour déterminer si l'on mérite le paradis à la fin ou non.

Évidemment, l’existence de tels aliénés est une aubaine pour le capitalisme : des esclaves souriants qui perçoivent leur propre exploitation abjecte comme une fatalité du destin qu’ils trouveront la force de surmonter coûte que coûte en faisant exactement ce qu’on leur demande gentiment c'est du pain béni pour quiconque est prêt à tirer profit de la débilité de son prochain.

Même si je suis extrêmement critique vis-à-vis de Chris, en réalité pour moi son aliénation est très facile à comprendre et il n’y peut rien. Il a rencontré son père à 28 ans. Cela représente un traumatisme et au niveau psychologique, c’est comme si Dieu (le père) l’avait ignoré pendant 28 ans.

Arnold- J'ai tellement d'admiration pour ce mec qui ne baisse jamais les bras. Bob- C'est vrai qu'il est impressionnant si l'on met de côté le fait que tout n'arrive que parce qu'il refuse d'admettre que l'achat des scanners était une erreur.

Arnold- J'ai tellement d'admiration pour ce mec qui ne baisse jamais les bras. Bob- C'est vrai qu'il est impressionnant si l'on met de côté le fait que tout n'arrive que parce qu'il refuse d'admettre que l'achat des scanners était une erreur.

Il cherche donc l’intervention divine dans sa vie. Il veut un signe qu’il a le droit au bonheur, d’où son obsession pour la quête du bonheur et tous les mauvais choix qu’il fait. Il ne cherche pas le bonheur, il cherche un signe qui lui dirait qu’il a droit au bonheur. Ce signe vient à la fin de deux manières, on choisit ce qu’on veut : Son fils lui dit qu’il est un bon père ou il obtient le poste dans l’entreprise.

Ces deux événements sont particulièrement soulignés. Pour le job dans l’entreprise, il se met à pleurer, et il souligne que ce moment de sa vie s’appelle « le bonheur. » Cependant, il parvient à réparer son dernier scanner après que son fils lui ait dit « you’re a good dad » et la lumière de l’engin illumine toute la pièce : c’est le miracle final. L’intervention divine.

Sauf que hum hum... le bonheur c'est juste quand il obtient le job ? Pas la naissance de son fils ? Pas les moments passés avec sa femme ? Pas le moment où son fils lui dit "tu es un bon père ?" non ? Juste quand il trouve un job de merde dans une entreprise de connards ?

A la Recherche du Bonheur: Chris Gardner est un homme insignifiant. (4000 mots)

Si l’on regarde l’histoire du véritable Chris Gardner, on constate que sa vie a été ignoble :

Chris Gardner est né en 1954 à Milwaukee dans le Wisconsin. Il a trois sœurs. Il a passé les premières années de sa vie dans plusieurs familles d'accueil. Chris n'avait pas de modèles masculins positifs puisque son père, Thomas Turner, était absent et vivait en Louisiane et son beau-père, Freddie Triplett, était un homme violent et alcoolique qui, régulièrement, maltraitait et abusait physiquement (to Physically abuse: frapper, rien de sexuel) de lui et de sa mère. Les violentes éclats de colère de Freddie Triplett ont souvent conduit Bettye Jean à être battue et gravement blessée. Ces rages ont conduit Gardner et ses trois sœurs à vivre dans la peur continuelle. Bettye Jean a été emprisonnée quand Triplett a signalé aux autorités le travail qu'elle effectuait pendant qu'elle faisait une collecte pour de l'aide sociale. (prostitution ?)

 

Chris décide donc de ne jamais devenir comme son beau-père. Pas d’alcool, pas de drogue, pas de violence, pas de peur, pas d’apathie etc… une discipline absolue que l’on peut comprendre mais qui est pathologique et facile à relier à l'ascèse religieuse.

=>L'ascèse ou ascétisme est une discipline volontaire du corps et de l'esprit cherchant à tendre vers une perfection, par une forme de renoncement ou d'abnégation.

Cette douleur de ne pas se sentir désiré sur terre est quelque chose de très commun. Pas besoin de vivre toutes les horreurs que Chris a traversé pour ça. Et lorsque la vie est dure, on finit par se construire une sorte de croyance qu’un signe viendra annoncer que les choses vont changer. Le problème c’est que cette quête d’un signe peut réellement devenir obsessionnelle et faire abandonner tout ce qui pourrait améliorer notre existence mais n’a rien de symbolique.

S’il décidait d’aller à New York avec Linda, les choses s’arrangeraient. La question est : désire-t-il réellement que les choses s’arrangent ? Aime-t-il réellement Linda ?

Également, la décision de garder son fils, qui passe pour admirable, est absolument monstrueuse et égoïste et surtout, elle repose sur une manipulation du petit garçon. Lorsqu’elle quitte l’immeuble, Linda demande à Chris de dire à leur fils qu’elle l’aime. Elle s’en va pendant que son petit garçon dort (pour éviter l’horrible séparation) mais elle veut qu’il sache qu’elle l’aime. Chris le dit-il à son fils ? Non. Et quand, à la fin du film, le petit garçon demande : « Est-ce que maman est partie à cause de moi ? » on comprend qu’il a enduré tout ce qu’il a enduré avec son père, simplement parce qu’il ne pensait pas qu’il y avait une autre possibilité. Il a enduré ce cauchemar, convaincu que sa mère serait d’accord avec ce qu’il se passait, convaincu que sa mère considérait qu’il le méritait.

"Maman est partie à cause de moi ?"

"Maman est partie à cause de moi ?"

"Ne te mets jamais une idée pareille dans la tête ! Ta mère est partie à cause du fait qu'elle avait envie de partir."

"Ne te mets jamais une idée pareille dans la tête ! Ta mère est partie à cause du fait qu'elle avait envie de partir."

"Donc, parce qu'elle n'en avait plus rien à faire de moi..."

"Donc, parce qu'elle n'en avait plus rien à faire de moi..."

(Maintenant que j'y pense, Linda m'avait dit de lui dire qu'elle l'aimait. Si ça se trouve, si je lui dit, il voudra peut-être la rejoindre à New York. Ca serait quand même mieux pour lui que de vivre dans un refuge pour sans-abris avec moi). Silence criminel.

(Maintenant que j'y pense, Linda m'avait dit de lui dire qu'elle l'aimait. Si ça se trouve, si je lui dit, il voudra peut-être la rejoindre à New York. Ca serait quand même mieux pour lui que de vivre dans un refuge pour sans-abris avec moi). Silence criminel.

Et hop, une fois que Chris vient d'enseigner à son fils que les parents, ça peut disparaître comme ça sur un coup de tête et sans raison, le petit garçon lui fait cette déclaration magnifique par pur mécanisme de défense: "tu es un bon papa." (parce que tu ne m'as pas abandonné comme l'a fait maman et qu'à partir de maintenant, à cause de ton silence, j'aurai peur que tu le fasses.)

Et hop, une fois que Chris vient d'enseigner à son fils que les parents, ça peut disparaître comme ça sur un coup de tête et sans raison, le petit garçon lui fait cette déclaration magnifique par pur mécanisme de défense: "tu es un bon papa." (parce que tu ne m'as pas abandonné comme l'a fait maman et qu'à partir de maintenant, à cause de ton silence, j'aurai peur que tu le fasses.)

Et que lui répond ce fou de Chris ? : « Ne te mets jamais une pareille idée en tête. Maman est partie à cause de maman. » Euh… « Maman est partie à cause de moi, elle t’aime et t’aimeras toujours » n’était pas disponible ? Dire à Chris que sa mère est partie uniquement parce qu’elle l’a décidé est EXACTEMENT la même chose que lui dire qu’elle est partie à cause de lui. Dans l’esprit de l’enfant de CINQ ans, sa mère doit l’aimer automatiquement, si elle n’est plus là, c’est qu’elle ne l’aime plus. Si elle ne l’aime plus, c’est forcément de sa faute à lui. En ne faisant retomber la faute sur personne, Chris condamne son fils à vivre sa vie comme le résultat de ne pas être digne de l’amour de sa mère. Il aurait pu dire "non, maman est partie à cause de moi" sauf que Arrogance

La conclusion ironique de cette magnifique histoire, c’est quand même que Chris Gardner est le pire père qui puisse exister. Ho, oui, il est tout volontaire, attentif et courageux, mais qu’est-ce que ça vaut lorsqu’il prive son fils de sa mère et lui fait traverser d'innombrables expériences traumatisantes innombrables qu’il pourrait facilement lui épargner, par simple égoïsme pathologique ?

J’ai copié le résumé du début de la vie atroce de Chris Gardner il y a quelques lignes, et l’on peut voir que les promesses qu’il se fait de ne jamais être comme son beau-père, il les respecte. Mais au final, son fils a-t-il une enfance plus heureuse que lui ? Bof, pas vraiment.

 

The Pursuit of Happiness, concept imaginé par Thomas Jefferson inscrit dans la déclaration d’indépendance comme droit inaliénable qui façonne les psychologies américaines, contient en lui-même sa contradiction. Avoir droit de chercher le bonheur, ce n’est absolument pas avoir droit au bonheur. Or, tout être humain a droit au bonheur. Cela ne signifie pas qu’on doit lui servir sur un plateau, mais simplement que toute personne qui se sent malheureuse doit pouvoir se dire : c’est injuste. Le sentiment profond que sa misère est inacceptable, qu'elle ne peut en aucun cas être mérité est un des fondements de la construction individuelle. Le droit à la poursuite du bonheur, n’offre pas cela.

A la Recherche du Bonheur: Chris Gardner est un homme insignifiant. (4000 mots)

Le droit à la recherche du bonheur est une arme de soumission massive du capitalisme. Tu détestes le système dans lequel tu vis ? La vie t’a brisé, tu as vécu trop d’horreurs ? Tant pis pour toi, tu ne cherches pas le bonheur, tu ne le mérites pas et tu ne mérites pas d’aide.

Le visage de Thomas Jefferson apparait sur la pièce de un dollar. La pièce la plus commune, la pièce qui a une valeur pour celui qui n’a pas d’argent. Cette pièce prend donc le sens symbolique de « bats-toi » et surtout de « si tu as arrêté de te battre, tu peux crever. »

 

Évidemment, je ne peux pas critiquer l’idéologie de Chris sans parler du fait qu’à la fin, il atteint son but et devient milliardaire. Wahou. Respect Chris, tu es une source d’inspiration. Tu es parti de rien et tu es monté au plus haut de l’échelle. Vraiment, tu prouves que tout le monde peut le faire et que ceux qui se plaignent sont des losers qui ne méritent aucune attention.

Imaginez un instant qu’il soit arrivé quelque chose à son fils. Du type, ils se font agresser, petit Chris tombe sur les rails du métro et se fait électrocuter, ou passer dessus. Ou, il se fait renverser en courant rechercher son Captain America qu’il a laissé tomber sur la route. Ou, il attrape une maladie dans le froid, la crasse et la malnutrition. La victoire finale aurait-elle gardée un sens ? Youpi ! Il a décroché le boulot et est devenu millionnaire, il va pouvoir payer une belle pierre-tombale à son fiston.

Au passage, être affamé, avoir des carences, à CINQ ans, c’est pas terrible pour la croissance. Chris est peut-être bien en train de tuer le rêve de son fils de devenir basketteur sous nos yeux, tout en lui disant « n’abandonne jamais tes rêves. » Ce qui est tout-à-fait logique puisqu’il ne veut reconnaître l’existence d’aucune limite. Le fait que son gamin risque d’avoir des problèmes de santé à cause de ses conneries, il peut le balayer en disant : « Il suffit d’avoir de la volonté et rien ne l’arrêtera. »

Chris Gardner n'a plus de toit, plus de quoi manger, plus de quoi s'occuper de son fils de cinq ans avec qui il a dormi dehors, Chris Gardner, qui travaille ici gratuitement pour une entreprise qui ne promet même pas de l'engager, Chris Gardner est ici en train d'aider un connard de riche à échapper à une baisse de revenu qui -ho mon dieu- l'empêcherait de garder le même train de vie lorsqu'il prendra sa retraite. Chris Gardner est un sous-homme abject et pathétique.

Chris Gardner n'a plus de toit, plus de quoi manger, plus de quoi s'occuper de son fils de cinq ans avec qui il a dormi dehors, Chris Gardner, qui travaille ici gratuitement pour une entreprise qui ne promet même pas de l'engager, Chris Gardner est ici en train d'aider un connard de riche à échapper à une baisse de revenu qui -ho mon dieu- l'empêcherait de garder le même train de vie lorsqu'il prendra sa retraite. Chris Gardner est un sous-homme abject et pathétique.

Il argumentera que Muggsy Bogues, joueur célèbre de la NBA faisait 1m60. Ce que contient l’idéologie de Christopher Gardner, c’est que chacun peut être une exception, que chacun peut être exceptionnel. Beaucoup de gens pensent que c’est un discours encourageant et le discours intelligent opposé est terriblement ridiculisé dans notre société, c’est-à-dire l’idée qu’on s’en contrefout d’être une exception ou d’être exceptionnel du moment qu’on a les moyens simples d’être heureux. Le désir d’exceptionnalité, le désir d’avoir un destin particulier, de surmonter la fatalité, de prouver que tout est possible ce genre de bêtises, n’est que de la vanité et de l’arrogance puérile et stérile. Et cette vanité est utilisée pour écraser ce qui devrait réellement compter c’est-à-dire que chacun ait accès au nécessaire, ce à quoi Chris n’a pas accès dans le film.

Nous pouvons tous (ou presque) exceller en quelque chose, nous pouvons tous (ou presque) être exceptionnel, le fait que cela soit ce qui devrait nous donner une valeur au lieu du reste (nos qualités intrinsèques d'être humain), est une aberration ridicule. Cette logique va dans la direction d'une société dans laquelle ce sont les êtres humains les plus sains, les plus équilibrés, qui sont à la ramasse et les plus déséquilibrés qui sont perçus comme l'élite. (Voir la popularité des anorexiques à l'école et dans le monde du travail, ou de tout autre malade de discipline, perfectionniste, masochiste accros à l'approbation).

La société du droit à la quête du bonheur, est celle des clochards qui dorment sur le trottoir, des fous qui pensent qu’un scanner est une machine à voyager dans le temps, d’une mère qui se retrouve à abandonner son enfant à un père irresponsable, et celle d’un enfant qui dort dans les toilettes du métro. Pour poursuivre le bonheur, il faut d’abord qu’il t’ait échappé, il faut d’abord que tu en sois privé. La société de la quête du bonheur, c'est la société où le bonheur est une exception, un objectif final, une carotte, au lieu du socle sur lequel se construit la vie, au lieu de la normalité, de la base offerte à chacun pour que la société fonctionne correctement.

- Maman, je voudrais bien une playstation pour Noël. -Je ne peux pas t'offrir une playstation pour Noël, par contre, je te donne le droit de faire des efforts pour trouver l'argent pour t'acheter une playstation. Donc, déjà, tu vas me ranger le garage, laver la voiture, tondre la pelouse, te prostituer dans le quartier, et après on verra si tu te rapproches de la playstation.

La logique de la quête du bonheur est la même que le "Il est possible qu'on aille voir un match de foot." Que conclut Chris: "ça veut dire qu'on ira pas voir de match de foot." Et que les scanners et que la stage chez Dean Witter. C'est l'acceptation de transformer quelque chose qui devrait être inconditionnel en carotte motivationnelle. C'est la normalisation de la misère.

 

Pour en revenir à l’argument du point de non-retour. Petit Chris, à cause de son père, est témoin de :

- Ses parents qui s’engueulent à cause de factures impayées.

- Sa mère qui annonce à son père qu’elle le quitte.

- Son père qui se fait vider son compte en banque soudainement par l’état (il n’a pas payé ses impôts).

- De nombreux propriétaires qui se plaignent de loyers impayés.

- Expulsion d’un appartement

- Son père qui agresse des gens.

Tout est mis en place pour souligner à quel point cette histoire de but atteint n’a pas de sens et que le « happy end » final n’est qu’un miracle justement.

Voilà comment une personne comme Chris Gardner devrait être regardée: avec une profonde pitié. Sauf que non, parce que dans notre culture, c'est lui qui gagne la partie.

Voilà comment une personne comme Chris Gardner devrait être regardée: avec une profonde pitié. Sauf que non, parce que dans notre culture, c'est lui qui gagne la partie.

Les nombreux imprévus qui enveniment constamment la situation devraient venir à bout de Chris. Les spectateurs américains voient ça comme « rien ne lui sera épargné, et pourtant rien ne l’arrêtera. » La réalité c’est que pour un Chris Gardner, il y a des millions de personnes qui échouent et qui sont vaincues par les circonstances. Non pas parce qu’elles abandonnent, mais parce qu’elles reçoivent le coup de grâce qui leur pend au nez constamment et auquel Chris échappe uniquement par chance. Lorsqu’il se fait renverser par une voiture, les choses pourraient s’arrêter là. Il passe un examen extrêmement difficile, au bout de plusieurs mois de travail gratuit, et doit quitter la salle en avance. Un seul participant est parti avant lui, et on apprend que celui-ci a oublié une page complète de questions. Il se pointe à un entretien d’embauche dans des vêtements dans lesquels il a passé la nuit, couvert de peinture. Certes il l’obtient, et on peut s’enthousiasmer d’un « tout est possible » naïf. Le problème n’est pas la tentative, le problème est ce qu’il sacrifie pour cette tentative. Il mise constamment toute son existence sur des probabilités ridicules. Irrémédiablement, à un moment donné, les choses tourneront mal de manière irréparable… sauf que non, Chris a fini par atteindre son but. Que signifie son histoire ? Rien. Strictement rien.

Surtout que le film passe un petit truc sous silence. La veille de son examen final Chris croise un acheteur potentiel incroyablement motivé qu’il aurait soi-disant croisé auparavant, qui lui avait donné son numéro, le lui redonne et qui lui demande de l’appeler. Wahou ! Quelle chance dis-donc. Quel coup de bol, il ne faut jamais perdre espoir.

Pendant un moment j'ai sérieusement considéré que Chris s'était prostitué, au sens propre du terme, pour obtenir le job. Cette sous intrigue du match de foot et du gars qui réapparait au moment proprice, sans parler de la force métaphorique de l'idée, fonctionne bien. Mais simplement, Chris ne s'attend pas à avoir le job. S'il s'était vendu, les scènes suivantes ne l'auraient pas montré de la même manière.

Pendant un moment j'ai sérieusement considéré que Chris s'était prostitué, au sens propre du terme, pour obtenir le job. Cette sous intrigue du match de foot et du gars qui réapparait au moment proprice, sans parler de la force métaphorique de l'idée, fonctionne bien. Mais simplement, Chris ne s'attend pas à avoir le job. S'il s'était vendu, les scènes suivantes ne l'auraient pas montré de la même manière.

Deux secondes plus tard, il croise également son boss qui lui extorque 5 dollars.

A la Recherche du Bonheur: Chris Gardner est un homme insignifiant. (4000 mots)

Le stage qu’il fait dans l’entreprise n’est que de l’esclavage. Du travail non payé qui aide très certainement l’entreprise à engranger les bénéfices sans problème. Linda le lui dit directement : « C’est comme les scanners mais dans l’autre sens. » et elle a entièrement raison. Le test final pour lequel il révise comme un dingue dans des conditions ignobles de pauvreté, sans dormir, dans des centres de soutiens aux sans-abris, affamé etc… il est forcé de le quitter avant n’importe quel autre participant. Et on essaye de nous faire croire qu’il est celui qui a eu le meilleur score, ou un score suffisant. Sous prétexte qu’il est bon en math et sait faire un Rubik’s cube.

La réalité, c’est qu’il n’est pas engagé pour son talent et ses capacités (qu’il rêve de voir appréciés) mais pour sa soumission, pour son manque de dignité. On lui demande de travailler pour rien, alors qu’il meurt de faim, qu’il vit dans la rue, on lui demande d’aller chercher les cafés, les donuts, on l’empêche de passer ses coups de fils, de trouver des clients. Il se retient d’aller aux toilettes pour gagner 8 minutes de téléphone par jour. S'il réussi le test c'est parce qu’il est la loque la plus indigne que les recruteurs aient jamais vu. Ce mec est un clown pathétique et ses patrons aiment ça. Les 5 dollars prêtés sont le test final. Quand il n’a plus rien, son fils meurt de faim, il vit dans un refuge pour sans-abri, on lui demande 5 dollars qui représentent sans doute le repas d’une journée, et il les donne en continuant la mascarade.

On ne peut pas atteindre ce stade de résolution d'un Rubik's cube (7 carrés par côté) sans avoir compris comment le résoudre complètement.

On ne peut pas atteindre ce stade de résolution d'un Rubik's cube (7 carrés par côté) sans avoir compris comment le résoudre complètement.

A Chaque fois qu’il rencontre un supérieur, ce qui est développé métaphoriquement c’est le fait que Chris les divertit. Avec le Rubik’s cube, avec ses habits plein de peinture et sa blague sur le fait de porter un beau pantalon, avec la manière dont il accepte absolument toutes les tâches les plus débiles qu’on puisse lui demander. Ce mec est tellement incapable de se rebeller que c’en est un phénomène de foire. C’est pour cette raison qu’on l’engage, on pourra tout lui demander.

Ce que j’affirme là est inscrit dans la structure du scénario. C’est-à-dire que jamais, au grand jamais, rien ne se passe bien pour Chris. Il n’y a aucune raison pour que la chance lui sourie soudainement. Il est clair qu’il est bon en maths… comme absolument tous les autres candidats.

« Il a résolu le Rubik’s cube !!! C’est un génie ! » Il faudrait arrêter de croire que l’intelligence c’est savoir parler plein de langues ou résoudre des équations, mais surtout, le Rubik’s cube se résout avec une méthode. Une fois qu’on l’a trouvée, on peut le refaire autant de fois qu’on le veut et Chris a déjà résolu un Rubik’s Cube auparavant dans le film (avec plus de temps). Ce qui le rend exceptionnel, ce ne sont pas ses capacités en maths, c’est son tempérament d’esclave et la précarité de sa position.

Pensez aux documentaires animaliers. A la loi de la nature. Que se passe-t-il quand un animal est faible, inadapté, malade, blessé, en retard, à l'écart du troupeau etc... y-a-t il un miracle qui lui fait remonter la pente ? Ou au contraire, rencontre-t-il des prédateurs qui vont tirer parti de sa situation déjà précaire ?

réponse: https://www.youtube.com/watch?v=WOiTn7dSiKQ

Donc voilà, The Pursuit of Happiness, un film qui célèbre la volonté des américains ? Non. Un film qui explore la psychologie d’esclaves arrogants qui, contrairement à un humain sain, ne se trouvent aucune valeur et se soumettent plus que de raison pour obtenir au final la reconnaissance de leur valeur, pendant qu’à côté d’eux, ceux qui se connaissent une valeur, ceux qui ont une dignité d’êtres humains, se font mettre sur la touche.

 

 

 

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