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Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)

Publié le par Kevin

Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)

La fin de « bridesmaids» (mes meilleures amies) est surprenante. En effet, le film qui passe deux heures à critiquer le couple et le mariage et à mettre en valeur ce qu’ils mettent en péril (l’amitié, l'épanouissement sexuel, intellectuel...) n’échappe pas à leur célébration dans ses dernières scènes. La fille qui devait se marier a droit à un beau mariage qui la rend heureuse et la copine qui redoutait tant de la perdre au profit du nouveau mari se trouve un petit copain pour combler le vide.

Ce retournement de veste est sans doute dû au fait qu’on a affaire à une comédie romantique, un divertissement léger, et que la maison de production n’aurait certainement pas permi une fin plus intéressante mais qui aurait risquée d’être moins agréable et donc peut-être moins viable économiquement. Les auteurs n’abandonnent pas le message qu’ils veulent transmettre pour autant :

L’héroïne quitte le film dans la voiture de patrouille de son nouveau petit ami qui vient la chercher au mariage. Une première lecture serait que même si elle doit dire au revoir à la relation qu’elle avait avec son amie, une autre s’offre à elle, avec un homme, la possibilité d’une histoire d’amour, d’un avenir, le même avenir que celui de son amie… mais on peut aussi, dans le contexte du film, y voir la suggestion que le couple est une prison. Le petit copain vient la chercher dans une voiture de police, la fait monter à l’arrière en lui appuyant sur la tête et feint de l’arrêter. Il est facile d’interpréter ce genre de choses à l’excès mais dans cet exemple, l’interprétation est en bien meilleur accord avec le reste du film que son happy end un peu forcé.

 

 

Tout n’est pas aussi évident dans « Ensemble, c’est tout. » En effet, dans « bridesmaids », l’enjeu est clair dès le début et la suggestion finale réfère à ce qui est explicitement développé tout le long de l’histoire. Dans le film de Claude Berri rien n’est dit explicitement. Le « mal » qui opère est invisible aux yeux des personnages. Il ne sera même pas dénoncé, à peine suggéré et ce qu’il détruit ne pourra pas être développé. Si une deuxième lecture de l’histoire de ce film est possible, elle part du sentiment de discordance et de platitude que la plus évidente inspire.

Camille habite seule sous les toits d’un immeuble dans Paris. C’est une jeune fille un peu dans la lune, pleine d’amour pour les gens, qui ne mange pas beaucoup, que sa mère culpabilise tout le temps et dont le père est mort. Un jour, elle rencontre Philibert qui habite en colocation avec Franck dans le même immeuble.

 

Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)

Philibert est un aristo, timide, émotif, doux, sensible, généreux et un véritable livre d’histoire. Franck par contre est agressif et se montre assez insensible et superficiel au départ.

Un jour d’orage, Philibert s’inquiète pour Camille qui vit sous les toits. Il va la voir et la trouve recroquevillée dans son lit avec quarante de fièvre. Il la ramène dans son appartement, s’occupe d’elle et à partir de là, elle vivra avec les deux hommes. Au départ, Franck est hostile, mais quand Philibert part voir sa famille deux semaines, les choses s’arrangent entre le cuisinier et la jeune femme. Réconciliés, ils deviennent d’abord amis : leur relation s’approfondit quand Franck emmène Camille quelques jours à la campagne puis quand il lui présente sa grand-mère et fait preuve d’une sensibilité qu’elle n’avait pas soupçonnée au départ. Un soir, ils couchent ensemble, ce qui crée des tensions dans leur relation pendant quelques temps parce que Franck semble s’être impliqué affectivement davantage que Camille. Mais petit à petit, il parvient à la conquérir. Alors qu’il décide de partir travailler à Londres, elle vient le chercher à la gare pour lui dire de rester. Dans la dernière scène on voit Philibert et sa femme (tombée du ciel) qui travaillent dans le restaurant de Franck avec Camille. Le film s’achève en suggérant que ces derniers vont faire un enfant dans la cuisine.

Si l’on ne cherche pas de seconde lecture à « Ensemble, c’est tout », la tournure du film est assez téléphonée et plate. Les deux personnages qui vont tomber amoureux ne s’apprécient pas du tout au premier abord, mais vont apprendre à se connaître et à dépasser les apparences. Le second rôle excentrique (Philibert est bègue, souffre de troubles obsessionnels compulsifs, s’habille et parle comme on le faisait il y a 70 ans) sera mis de côté au profit du beau gosse de service (qui, bien sûr, nous dévoilera la blessure secrète que cache son agressivité) sans que le film donne le moindre élément pour justifier ce choix qui semble couler de source. Comme dans toute comédie romantique, l’intrigue se termine sur une crise entre les deux amants qui est résolue par l’aveu de sentiments. La dernière scène nous peint un tableau idyllique et naïf de la relation du couple et va jusqu’à nous annoncer un enfant.

Même si les personnages sont bien plus développés que dans une comédie romantique lambda, la manière dont le film s’adapte au schéma attendu est désagréable, surtout après un départ qui annonce quelque chose de différent (le personnage de Philibert, la colocation). Au-delà de ça, il y a une certaine dissonance entre la sensibilité, l’intelligence et les éléments développés dans le film et ce scénario ultra convenu de la rencontre avec le grand amour en la personne d'un rustre en réalité traumatisé affectivement.

Cet essai se propose donc de faire une lecture du film différente de la plus flagrante. Au travers de l’étude des détails discordants et du thème de la chair, il tentera de mettre en évidence que le film ne raconte pas une histoire d’amour entre deux individus consentants mais l’histoire d’une manipulation subtile.

En vérité, dès lors que l’on prend le temps de jeter un œil un poil critique à l’histoire d’amour entre Camille et Frank, on se rend compte qu’elle n’est absolument pas convaincante. Il ne fait aucun doute que Frank veut être avec Camille, il le dit explicitement. Par contre il est loin d’être évident que Camille ait réellement envie d’être avec lui. Si on ne considère pas le fait qu’elle soit avec lui à la fin du film comme une preuve qu’elle l’a réellement voulu, si on remet en question cette relation, on voit vite qu’aucun élément ne va dans son sens.

La scène de la gare montre assez bien toute l’ambiguïté qui se dégage de leur couple. Dans pratiquement toutes les comédies romantiques on trouve ce passage où la relation est mise en péril et où les sentiments d’au moins un des deux amants sont mis à l’épreuve ou exposés.

Dans « Manhattan » Woody Allen traverse la ville en courant pour retrouver la fille qu’il aime et l’empêcher de prendre le train. Dans « Bridget Jones » Renée Zellweger parcourt les rues de Londres en petite tenue pour retrouver Colin Firth qui vient de lire son journal et de découvrir l’idée qu’elle s’est faite de lui le jour de leur rencontre. Dans « Pretty Woman », Richard Gere sacrifie une réunion et monte jusqu’à l’appartement de Julia Roberts en passant par un escalier de secours extérieur, alors qu’il est sujet au vertige, pour lui déclarer sa flamme alors qu’elle a préparé sa valise et doit prendre un bus pour San Francisco.

Tous ces climax sont soigneusement préparés afin que les enjeux soient clairs. Woody Allen revient vers sa jeune amie alors qu’il l’avait quittée parce qu’il n’était pas sûr de ses sentiments. Le public est avec lui, ou du moins, trouve son évolution honnête et redoute qu’elle ne soit pas récompensée. Richard Gere et Julia Roberts soupirent cinq mille fois dans les quelques scènes qui précèdent leurs retrouvailles afin que le public soit bien convaincu qu’ils s’aiment et qu’ils ne doivent surtout pas passer à côté de leur histoire. La relation entre Renée Zellweger et Colin Firth s’est développée tout le long du film, les différents malentendus ont étés levés, on a vu une complicité se construire, il a vaincu sa timidité… toutes les barrières sont tombées, et cette poursuite dans Londres n’est qu’un tour de montagne russe. Nous faire croire que leur relation pourrait être détruite par ce que Colin Firth lit dans le journal n’est qu’une manière de nous faire sentir à quel point nous sommes convaincu qu’ils doivent être ensemble (edit 2016: en fait non, en revoyant la suite de Bridget Jones, j'ai eu le sentiment que l'histoire avec Hugh Grant était tout aussi crédible et qu'elle faisait peut-être le "mauvais" choix).

La scène de « Ensemble, c’est tout » est loin d’être aussi claire. Camille court trouver Franck à la gare. On la voit arriver au pied d’un escalator en courant. Franck apparaît en haut. Comme il surplombe la gare il en profite pour regarder si Camille arrive. Il ne la voit pas, quand il se retourne, elle surgit de l’escalator, juste devant lui.

Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)

Ils échangent quelques phrases pleines d’émotion :

« Camille : j’ai eu peur de te rater.

Franck : à cinq minutes près tu m’aurais raté.

Camille : Frank, j’ai pas envie que tu partes.

Franck : C’est trop tard là, j’ai mon train dans vingt minutes.

Camille : Non, je veux pas que tu partes.

Franck : Je suis déjà parti dans ma tête. »

Franck s’éloigne. La caméra suit Camille qui descend les escaliers étourdie d’incompréhension. Alors qu’elle sort de la gare, Franck l’appelle sur son portable et continue à feindre qu’il part pour Londres alors qu’il apparait au loin derrière elle. Il la rattrape, ils s’embrassent. Que c'est beau la manipulation !

De la même manière qu’on peut se laisser convaincre par la relation parce qu’on la contemple sans se poser de question, on peut se laisser convaincre qu’on assiste à un climax amoureux parce que Camille est heureuse que Franck reste et qu’elle l’embrasse avec passion. Pourtant, encore une fois, cette idée s’effondre très vite dès qu’on la remet en question.

De premier abord, on sait que Camille est parfaitement capable d’embrasser Franck avec enthousiasme sans que cela traduise le moindre sentiment amoureux de sa part. Elle fait montre de beaucoup d’affection et de tendresse quand ils couchent ensemble plus tôt dans le film mais ça ne l’empêche pas de lui lancer un : « on baise, on trinque, on tombe pas amoureux » dévastateur juste après (1h12m50s).

Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)

Ensuite, Franck vient de lui faire croire qu’il partait pour Londres pour une durée indéterminée ce qui lui a fait sentir à quel point il lui manquerait. Alors que Philibert vient de se marier et déménage, le départ de Franck est synonyme d’un retour à la solitude pour Camille et on sait qu’elle la vit mal (13m12s « je trouve ça insupportable la solitude de ces grands immeubles »). On peut donc se dire que toute l’émotion qu’elle laisse entrevoir est concevable sans que cela prouve qu’elle est amoureuse de lui.

Au final, elle ne fait que lui dire : « Je ne veux pas que tu partes. » Il est vrai que dans un certain contexte, cette phrase pourrait signifier qu’elle l’aime. Si par exemple ils avaient eu une dispute qui avait endommagé leur relation et que cette déclaration de Camille signifiait que ses sentiments étaient trop forts pour qu’elle laisse ce différent les séparer. Ici, il n’y a rien de tel. Leur amitié traverse une crise mais elle nait de l’incapacité de Camille à ressentir qu’elle veut être avec Franck. Plus clairement, le problème dans leur histoire d’amour, c’est que l’un d’entre eux n’a pas le sentiment que c’en est une. La dispute ne vient pas d’un événement ou d’un malentendu, elle vient juste du fait que Camille ne semble pas désirer plus que l’amitié de Franck.

Chacune des tentatives de Frank de faire cracher le morceau à Camille échoue. Aurait-elle eu ce problème avec Philibert ? Non. Philibert l'aurait-il manipulé violemment ? Non plus. Chacune des tentatives de Frank de faire cracher le morceau à Camille échoue. Aurait-elle eu ce problème avec Philibert ? Non. Philibert l'aurait-il manipulé violemment ? Non plus.

Chacune des tentatives de Frank de faire cracher le morceau à Camille échoue. Aurait-elle eu ce problème avec Philibert ? Non. Philibert l'aurait-il manipulé violemment ? Non plus.

On pourrait se dire qu’ils sont fait l’un pour l’autre et que Camille a simplement peur de s’engager mais dans ce cas, le climax final la montrerait passer le cap de manière satisfaisante. L’ambiguïté serait levée. Or, ça n’est pas le cas. Elle ne vient pas dire à Franck : « Je ne veux pas que tu partes, je veux être avec toi, je t’aime », elle lui dit juste : « Je ne veux pas que tu partes » alors que ça ne le convainc même pas de rester. Elle le voit lui échapper et ne parvient qu’à dire : « Je ne veux pas que tu partes. » Elle accepte de le voir partir.

Si elle avait des sentiments pour lui, elle ne pourrait pas se trouver dans une situation plus apte à les lui faire avouer. Mais elle ne dit rien et regarde Franck s’éloigner, pleine de surprise et d’incompréhension. Elle ne s’effondre pas parce qu’elle vient de perdre l’homme qu’elle aimait, de la même manière que Franck pleure quand elle lui lance « on tombe pas amoureux.» Elle s’éloigne le regard plein d’étonnement.

"Mais qu'est-ce que que gne gne ? Je lui ai répété exactement ce qu'il voulait entendre !""Mais qu'est-ce que que gne gne ? Je lui ai répété exactement ce qu'il voulait entendre !"

"Mais qu'est-ce que que gne gne ? Je lui ai répété exactement ce qu'il voulait entendre !"

Si l’on accepte de voir autre chose que la douleur qu’on lui prête parce qu’on pense qu’elle est amoureuse de lui, on peut comprendre qu’elle soit étonnée. Elle vient, mots pour mots, de dire à Frank ce qu’il lui a suggéré la veille et se voit néanmoins rejetée. Elle s’est conformée à ses attentes, a fait l’effort de prononcer cette phrase qui lui faisait peur et pourtant, il ne montre pas la moindre satisfaction. Il réagit même froidement. Si l’on considère ce « je ne veux pas que tu partes » comme le moment où Camille déclare ses sentiments à Franck, la réaction du jeune homme n’est pas cohérente. On sait qu’il l’aime, on sait qu’il espère qu’elle va arriver puisqu’il regarde derrière lui trois secondes avant qu’elle n’apparaisse. S’il était convaincu que la phrase de Camille traduisait une réciprocité des sentiments qu'il lui porte, il serait juste soulagé. Il n’aurait pas besoin de feindre de partir et le faire serait simplement douteux et cruel. D’un point de vue « final romantique », ce « je ne veux pas que tu partes » est un échec. Au lieu de montrer Camille qui s’abandonne à ses sentiments, il montre Camille être très mesurée malgré la panique qui l’étreint.

C’est peut-être parce qu’elle ne fait que lui recracher ses mots qu’il n’est pas satisfait. Si elle avait utilisée des mots à elle, elle aurait été plus convaincante, elle se serait approprié le message. On n’assiste pas ici à l’épanouissement de la jeune fille qui parvient enfin à exprimer ses sentiments mais plutôt à la victoire du jeune homme qui réussit à lui faire dire ce qu’il voulait entendre. Lorsque Franck lui annonce qu’il va partir à Londres, elle lui répond en soulignant les quelques contradictions qu’elle voit dans un tel comportement, et des contradictions il y en a, mais Franck balaye ce qu’elle dit d’un revers de la main et lui demande pourquoi elle ne dit pas simplement qu’elle veut qu’il reste. S’il ne donne pas à Camille l’opportunité de lui demander des explications c’est parce que la seule raison de son départ c’est qu’il lui permet d’acculer la jeune femme dans ses derniers retranchements.

Franck n’a pas de bonne raison d’aller à Londres. On lui a fait une offre en or dans son village de campagne (1h01m00s).

Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)

Et la manière dont il annonce son départ à Camille montre bien son envie d’avoir l’impact le plus violent possible sur elle. Il ne veut surtout pas la ménager. Quand elle lui demande le jour de son départ, il annonce : « demain. » Dans une comédie romantique lambda, une telle incohérence pourrait être survolée, elle traduirait le besoin de s'éloigner du personnage qui souffre de ne pas être aimé, mais le film s’est montré très sensible depuis le début (très réaliste) et on peut considérer qu’il y a du sens dans cette incohérence, qu'elle est calculée. Il est peu crédible que Franck ait décidé de partir à Londres et il est encore moins crédible qu’il ait décidé de partir à Londres sans marquer son départ avec Philibert et Camille. Si réellement il comptait partir, il aurait plus logiquement essayé de quitter son amie en lui laissant un sentiment d’affection forte.

Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)

Ce qu’il fait ici, c’est de la manipulation. Il veut faire peur à Camille. Puisqu’elle ne veut pas être avec lui, il veut lui rendre les autres solutions trop douloureuses ou trop difficiles pour que les raisons pour lesquelles elle ne veut pas être avec lui lui semblent soudain négligeables. Lorsqu’elle se montre incapable de lui dire « J’ai envie que tu restes » et qu’elle lui avoue sa peur, il sort du bar. Il est important de noter qu’il est froid et agressif. Il n’est absolument pas doux ou compréhensif. Il ne cherche pas à creuser la question, il ne dit pas « pourquoi ? », il ne s’intéresse pas à la vie intérieure de Camille, il se positionne contre elle, dans le reproche et la culpabilisation. Ses réactions ne sont pas muent par une quelconque bienveillance pour elle mais par un simple besoin égoïste qu’elle l’aime.

Si l’on regarde la scène de la gare sous cet angle, elle montre une cohérence bien plus profonde. Alors que dans la plupart des comédies romantiques on assiste à l’évolution des sentiments d’un des protagonistes après la dispute finale ainsi qu’à ses efforts pour atteindre l’autre dans les temps, dans « Ensemble, c’est tout » on est directement amené à la scène de la gare (1h26m16s). Cette apposition prive le personnage de Camille de son moment de vérité.

L’approche pourrait être différente. Dans une première scène, Camille pourrait se rendre compte elle-même qu’elle va perdre l’homme qu’elle aime parce qu’elle ne parvient pas à déclarer ses sentiments. Une deuxième scène la montrerait en train d’évoluer, de comprendre son problème et de le dépasser (elle pourrait réfléchir dans son appartement le soir, ou on pourrait la voir prendre le métro le lendemain, toute anxieuse de manquer Franck). Enfin, on pourrait avoir une scène dans la gare durant laquelle on la suit caméra à l’épaule, alors qu’elle le cherche au milieu de la multitude, le retrouve, lui déclare sa flamme et que son comportement est récompensé par la joie du jeune homme. On pourrait croire à l’épanouissement de Camille dans ce cas.

Ici, on observe Franck rendre Camille responsable de son départ avec agressivité puis immédiatement la jeune fille affolée accourir à la gare et lui dire « Je veux pas que tu partes. » L’apposition des deux scènes et la répétition des deux phrases soulignent l’artificialité de ce qui les relie. Présenter l’histoire de cette façon, c’est rendre l’arrivée de Camille à la gare évidente, inévitable, elle ne peut pas être le résultat d'un épanouissement spirituel de la jeune fille. Quand elle apparait, elle n’est pas filmée de près dans l’action, « Camille prenant son destin en main et cherchant l’homme qu’elle aime ». Elle est petite (plan large), paniqué, « La Camille fragile qui fait ce qu’on lui a suggéré parce qu’elle est perdue et qu’elle n’a pas les moyens de prendre une réelle décision avant le départ de Franck ». Aussi, il faut noter l’évitement dans la phrase « je ne veux pas que tu partes. » Elle ne dit pas « je veux que tu restes. » Elle constate l’insupportabilité d’un événement mais ne suggère pas une solution. Elle ne s’engage toujours pas.

Il est important de souligner la manipulation psychologique ici. Normalement, Camille devrait uniquement être triste que Franck s’en aille pour Londres. Mais le fait que son départ ne soit qu’un moyen de la pousser à accepter d’être avec lui façonne totalement la manière dont il en parle. Il essaye de présenter ce qu’il lui demande comme insignifiant « Pourquoi tu dis pas simplement, j’ai pas envie que tu partes ? C’est si dur à dire comme phrase ça ? » alors qu’il lui demande beaucoup plus que ça. Il veut qu’elle s’avoue amoureuse de lui. Il veut qu’elle se donne à lui, qu’elle abandonne sa liberté.

Tout en minimisant ce qu’il attend d’elle, il la rend responsable de son départ. Il veut qu’en plus que l’idée de le voir partir la fasse souffrir, qu'elle s’en sente responsable, qu’elle ait l’impression que c’est son incapacité à exprimer ses sentiments ou à aimer qui fait du mal autour d’elle et éloigne les gens d’elle. Il veut lui donner l’impression qu’il ne demande presque rien, que le problème vient d’elle et qu’à cause d’un caprice, d'un trouble, d’un doute insignifiant voire ridicule, elle va perdre quelque chose d’inestimable. L’aspect le plus violent de tout ce processus est que Franck étouffe la véritable Camille. Il ne l’aide pas à s’épanouir mais profite de sa faiblesse pour obtenir ce qu’il veut d’elle.

Cette petite Camille s’engage dans l’escalator dont sort Franck : elle ne fait que suivre le chemin qu’il trace. C’est un mécanisme automatique (escalator) qui l’amène à dire à Franck qu’elle veut qu’il reste, ça n’est pas la direction qu’elle prend elle-même, elle y est amenée. Comme elle n’a rien de plus à offrir que cette requête, Franck est déçu. Sans parler du fait qu’elle n’arrive que cinq minutes avant son départ.

Si la caméra l’avait suivi, on aurait vu que son métro était tombé en panne, qu’il y avait eu une grève des taxis et qu’elle avait dû tuer cinq personnes pour arriver à la gare dans les temps mais puisqu’on ne voit rien du parcours qui précède son arrivée à la gare, on peut juste prendre ce retard comme une incapacité à être à l’heure qui traduirait son indécision, comme un acte manqué.

Inconsciemment, elle aurait voulu le laisser partir mais elle n’a pas la force d’assumer cette envie. L’arrivée de dernière minute de Camille et la faiblesse de sa déclaration ne rassurent pas Franck, il reste donc froid et feint de partir. Il est dans le même mécanisme que lorsqu’il lui annonce qu’il va travailler à Londres et qu’il part le lendemain. Il veut qu’elle soit sous le choc et qu’elle confonde ce choc avec un sentiment amoureux.

Son besoin qu’elle l’aime le fait se conduire cruellement avec elle. Quand il la rappelle, il place quelques bons mots et la fait fondre en larme ce qui le rassure. Il veut la confronter à la douleur de le perdre le plus violemment possible afin qu’elle confonde cette douleur avec de l’amour. On peut aussi voir cela comme un conditionnement. Chaque fois qu’elle se conduit d’une manière qui montre qu’elle est indépendante de lui, il punit son comportement en supprimant totalement son affection afin qu’elle ne se permette plus ce genre de comportement. Il la DRESSE. Et juste avant qu’elle reprenne ses esprits, qu’elle fasse réellement le deuil de son affection, il réapparait. A la gare, il la rappelle avant qu’elle ait de nouveau les pieds sur terre avant qu'elle assimile ce qu'il vient de se passer (1h27m25s, elle est dans les escaliers).

Si on a regardé le film comme une belle histoire d’amour, il est peut-être encore difficile d’accepter cette nouvelle interprétation bien plus sombre surtout qu’il est simple de la rejeter. Il suffit de se dire que Camille est juste fragile, indécise, qu’elle a peur (comme elle le dit elle-même sans préciser ce qui lui fait peur) et que Franck qui est éperdument amoureux d’elle, fait tout ce qu’il peut pour la pousser à oser s’engager. Cette vision repose sur la croyance qu’ils sont biens ensemble, or beaucoup d’éléments suggèrent le contraire.

Avant de les explorer, revenons aux derniers instants du film. Cet essai commence sur l’analyse du dernier plan de « Bridesmaids » qui suggère une interprétation moins naïve que celle offerte par le happy end (Le nouveau petit copain de l’héroïne l’emmène dans une voiture de police, couple=prison). « Ensemble, c’est tout » se termine sur Franck emportant Camille dans la cuisine pour lui faire un enfant. Les pieds de Camille ne touchent pas le sol.

Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)

Comme pour l’escalator, ça n’est pas elle qui marche. L’instant d’avant, Camille regardait un bébé et déclarait : « Oh, j’veux le même. » Cette remarque et sa conséquence résument bien la relation entre Franck et Camille. Franck utilise l’enthousiasme spontané et innocent que Camille a pour les gens en général pour la manipuler. Quand elle dit « Oh, j’veux le même », elle ne fait qu’exprimer son amour pour le petit humain qu’elle a en face d’elle. « J’veux le même » est une phrase qui traduit un désir superficiel, elle connote l’immaturité. Camille veut juste faire un compliment et être gentille quand elle dit ça. Mais Franck la prend au mot, lui fait dire ce qu’elle n’a pas dit et scelle son destin sur cette phrase. Parce que lui faire un enfant et la dernière étape de son « plan » (difficile de dire « plan » quand celui-ci est en partie inconscient). Une fois qu’elle aura eu un enfant de lui, il n’y aura plus beaucoup d’espoir qu’elle se mette à écouter ses propres ressentis parce qu’elle fera toujours passer son enfant avant elle-même et n’osera pas le priver d’un père même si elle réalise qu’elle est entrée dans cette relation par faiblesse.

L’enthousiasme innocent de Camille la fait se lancer plusieurs fois la tête la première dans les filets de Franck. Quand il l’invite à partager un cochon avec des amis, à la campagne (51m57s). Quand il lui présente sa grand-mère (58m45s). Quand il lui lance : « tu es devenue appétissante, mardi […] je te fais des crêpes et après je te saute ! » (1h05m40s) Évidemment, on pourrait dire qu’aucune des invitations de Franck n’a quelque chose de mal. C’est le fait qu’elles soient calculées qui les rend malsaines.

Il invite Camille à la campagne juste après le retour de Philibert et surtout après une soirée au restaurant durant laquelle l’enthousiasme que Camille montre pour Philibert éveille sa méfiance (51m).

Philibert fait rire Frank. Camille se montre super enthousiaste. Soudainement Frank ne l'est plus. Philibert fait rire Frank. Camille se montre super enthousiaste. Soudainement Frank ne l'est plus. Philibert fait rire Frank. Camille se montre super enthousiaste. Soudainement Frank ne l'est plus.

Philibert fait rire Frank. Camille se montre super enthousiaste. Soudainement Frank ne l'est plus.

A la ferme, elle se plaindra que tout le monde croit qu’elle est sa copine et du fait que le lit n’ait qu’une place mais baissera sa garde assez vite et conclura de leur conversation « en fait tu te donnes des airs comme ça mais t’es un gentil toi. » (53m53s)

Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)

On peut facilement se dire que le but de cette escapade était d’en faire sa petite amie et que les choses ne marchent pas aussi bien que prévu.

Pendant leur conversation au lit, Franck prétend qu’il voit sa mère de temps en temps et qu’il va aider son demi-frère à devenir pâtissier alors que quelques scènes plus tôt, il lance à sa grand-mère une phrase qui signifie qu’il ne considère pas qu’il a une mère. Il lance également qu’il préfère Camille rachitique parce que si elle reprend du poids, elle risque de se faire enlever par le premier blaireau qui passe.

Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)

On voit ici la tournure craintive/parano de son esprit. Jamais Philibert ou Camille n’aurait vu les choses comme ça. Au court de leur conversation dans la chambre au lit unique on voit déjà sa tendance à disqualifier et punir les ressentis gênants de Camille pour éviter qu’elle se méfie :

« Camille –Attend ! Mais y a qu’un lit.

Franck – Ben quoi ! On est pas à l’hôtel Ibis ici, on est à la campagne.

Camille – Tu leur a dit qu’on était ensemble !

Franck – Mais pas du tout, je leur ai dit que je venais avec une copine, c’est tout.

Camille – Ben voyons.

Franck – Ben voyons quoi !?!

Camille – Une copine, ça veut dire une fille que tu sautes.

Franck – Oh la la ! Putain ce que tu es casse-couilles toi alors.

Camille – Tu l’as fait souvent le coup du cochon !?! »

Il ne fait pas d’excuse et ne reconnait pas la pertinence de la plainte de Camille qui a tout compris en une seconde. Il lui parle comme si c'était par snobisme qu'elle voulait un lit pour elle, alors que c'est simplement parce qu'elle n'est pas attirée par lui. Manipulation.

Lui présenter sa grand-mère est également un moyen de l’intégrer encore plus à sa vie. Un pas de plus vers la formation du couple. En laissant Camille tisser des liens avec sa grand-mère, il la rapproche de lui, il trouve un moyen de se montrer sous un jour positif et surtout il l’écarte de cet « autre » qu’il redoute (Phillibert).

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Lors de la rencontre avec Paulette, Franck saute sur l'opportunité de montrer qu’il a compris que Camille ne voulait pas que les gens croient qu’ils sont ensemble. Mais au lieu d’en informer sa grand-mère normalement il appuie sur la chose lourdement de manière à ce que sa remarque n’échappe pas à Camille. De plus, il la place alors que la grand-mère s’exclame avec dédain : « ça change de son ex ! Brigitte. » On pourrait s’attendre à ce que Franck prenne la défense de son ex, mais non.

Le « c’est bien dommage » que Paulette envoie quand Franck lui répète qu’ils ne couchent pas ensemble tombe tellement naturellement, tellement innocemment qu’il en est un peu effrayant. Franck savait très bien que sa grand-mère apprécierait Camille, qu’elle voudrait les rapprocher et qu’elle se permettrait d’être directe. Il avait juste à laisser les choses se faire. Le film pousse même l’ironie assez loin puisque Camille proposera elle-même de s’enfermer dans le piège en voulant s’occuper de Paulette.

Ce qui montre que la grand-mère servait d’appât c’est surtout que sa mort amène Franck à son coup de bluff avec son départ à Londres. L’appartement vendu, la grand-mère morte, plus rien d’extérieur à leur relation n’est là pour rapprocher Camille de Franck. Il ne sera plus jamais aussi présent dans sa vie qu’il l’a été depuis qu’elle est venue vivre avec eux, il n'aurait plus jamais autant d'influence sur elle, car comme pour tout gourou son influence fonctionne à l'intensité de l'exposition. Il sait que s'il ne fait rien, dans un mois il n'aura plus aucun pouvoir sur la jeune fille et que jamais plus elle ne pourra craindre de le voir partir dans un autre pays. Bien sûr, cela peut paraître absurde quand on pense qu’elle l’aime mais si on s’en tient aux faits, Camille n’a rien dit ni fait qui fasse penser qu’elle le considère comme plus qu’un ami (et beaucoup qui suggère qu'il n'est rien de plus justement).

Coucher avec quelqu’un peut signifier la présence de sentiments. Il est assez indiscutable qu’il n’y en a pas du côté de Camille quand elle couche avec Franck. Elle voit la chose aussi légèrement qu’il l’a suggéré (« j’te fais des crêpes et après j’te saute »). Seulement, lui n’acceptera pas qu’elle se rétracte. Il la rejette alors qu’il a grandement contribué à créer la situation. Quand Camille l’invite à aller se recoucher et lui dit qu’elle est bien avec lui, il lui répond agressivement : « Mais moi aussi j’suis bien avec toi, j’suis très bien. Mais j’en ai rien à foutre que tu sois bien avec moi, c’que je veux c’est que tu sois avec moi. Tu comprends ? » (1h15m30) On peut voir dans cette phrase la déclaration d’amour d’un jeune homme fragile qui a du mal à gérer ses sentiments.

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On peut même naïvement s’y inventer une sensibilité, croire que la violence de ce qu’il dit est à mettre en parallèle avec l'importance de ses sentiments.

Ce qu’il fait ici, c’est menacer Camille de la priver de son affection si elle ne cède pas à sa requête. Il lui fait du chantage affectif. C’est elle qui le provoque en insistant alors qu’il a dit qu’il n’avait pas envie, mais cela ne change en rien le mécanisme qu’il met en place. Il veut qu’elle redoute de perdre totalement son affection.

Si ce départ était en parti dû à elle, ça n’est pas le cas de ce qui se passe chez la grand-mère. Lorsqu’il prend congé de Camille avec un simple « salut », elle s’exclame : « ben, on s’embrasse pas ? » et il lui répond : « Non ! J’te baiserai lundi mais j’t’embrasse plus. » Une fois encore Franck la provoque. S’il pouvait supporter de ne pas avoir son amour, il pourrait respecter la position de Camille. Mais comme il n’en est pas capable, il utilise l’affection qu’elle a pour lui pour la blesser et la soumettre. Il lui fait sentir qu’elle doit choisir entre être avec lui ou perdre son affection (et se faire traiter comme une pute).

On comprend mieux ici comment la mort de la grand-mère et la vente de l’appartement peuvent mettre Franck dos au mur. Il ne peut se comporter d’une manière si odieuse et agressive avec Camille que s’ils sont amenés à se voir régulièrement pour des raisons indépendantes de leur entente. Si ce raisonnement semble tiré par les cheveux, il suffit de regarder la relation que Camille a avec sa mère pour voir qu’elle est une parfaite candidate à ce genre de piège psychologique. La jeune fille a l’estime de soi dans les chaussettes avec une mère pareille. On en voit plusieurs conséquences, elle ne peut pas imaginer qu’un homme puisse la désirer, que son ressenti quant à la relation a une réelle importance ou encore que la manière dont Franck la traite soit inacceptable.

Il y a un aveux inconscient amusant dans la déclaration de Franck : « Mais moi aussi j’suis bien avec toi, j’suis très bien. Mais j’en ai rien à foutre que tu sois bien avec moi, c’que je veux c’est que tu sois avec moi. Tu comprends ? » Cette remarque veut dire que si elle ne l’aime pas, leur amitié ne l’intéresse pas, ce qui est déjà violent et manipulateur mais on peut y voir quelque chose de plus. On peut y lire que si Camille était malheureuse mais en couple avec lui, il serait satisfait. Sans le vouloir, Franck affirme la prévalence de l’existence de leur couple sur le bonheur de Camille. Le titre du film prend ici tout son sens.

Bien avec moi = Bien ensemble.

Avec moi = Ensemble... c'est tout.

L'aspect manipulateur des comportements de Franck devient assez évident quand on veut bien le concevoir. S’il ne saute pas aux yeux et n’inspire pas vraiment d’indignation c’est parce qu’il fait pratiquement office de norme dans notre culture.

Les comportements inattendus et originaux que l’on trouve dans le film sont ceux de Philibert qui fait un peu office de second rôle humoristique. C’est là que se situe le piège et la subtilité. Si l’on regarde les choses superficiellement, son bégaiement, ses bonnes manières, ses vouvoiements, son côté chaste et ses vêtements auront vite fait de le rendre à nos yeux, au pire ridicule, au mieux sympathique mais inenvisageable comme amant potentiel de Camille. Sans parler du regard de Franck sur lui, qui invite le public à le mépriser pendant toute la première partie du film. De l’autre côté, on a Franck qui est ancré dans son époque et qui est un personnage plus réaliste. Il s’habille normalement, parle normalement, a une vie sexuelle qui sent bon le désespoir (en parfait accord avec son époque) et n’a pas de trouble obsessionnel compulsif. Ne parlons pas de son style « mauvais garçon » ni du fait qu’il est joué par Guillaume Canet.

Normalement, le second rôle d’une comédie romantique est là pour mettre en valeur les qualités du premier ou au moins, il ne peut pas les éclipser. On peut reprendre « Manhattan » comme exemple. Woody Allen retourne vers sa jeune amie à la fin de l’histoire parce qu’il a eu l’opportunité d’être avec une femme de son âge et de sentir que ses sentiments pour la jeune fille sont plus sérieux et plus forts. Renée Zellwegger choisit Colin Firth à la fin de « Bridget Jones » parce que le personnage de Hugh Grant, aussi drôle soit-il, s’avère être égoïste et lâche. Elle trouve chez Colin Firth des qualités absentes chez Hugh Grant. Le second rôle sert à souligner les qualités du rôle principal, parfois, il permet même au héros de se découvrir en lui apprenant ce qu’il trouve inacceptable. Ici, les défauts qui écartent Philibert du devant de la scène sont ridicules à côté des qualités dont il fait preuve, qualités qui ne sont pas présentes chez Franck et desservent ce dernier par leur existence chez un autre personnage. De plus, Camille fait preuve d’un enthousiasme plus grand pour Philibert et le film souligne une complicité entre eux qui n’est jamais présente entre elle et Franck.

Pendant toute la première partie du film, Franck est simplement odieux avec Camille, c'est un personnage parfaitement antipathique. Une fois encore, on peut prendre la chose superficiellement et lire ces scènes comme le passage obligé de la comédie romantique. La mauvaise première impression qui va laisser place à une découverte de l’autre et à des sentiments plus profonds (Comme dans Bridget Jones). Mais ici, il n’y a pas de malentendus. Le comportement de Franck est laid et traduit des aspects laids de sa personnalité sur lesquels le film ne reviendra pas. Les exemples sont nombreux :

Quand Philibert revient de son pique-nique avec Camille et qu’il casse sa vaisselle alors que Franck est en train de s’envoyer en l’air. Franck va voir ce qui se passe et n’est absolument pas sensible au désarroi de Philibert (15m50s).

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Franck : « Oh oh oh. Qu’est-ce que c’est que ce bordel, là ?

Philibert : - Mais regarde, en voulant ranger mon panier sur le buffet, je l’ai fait tomber, j’ai cassé toute la vaisselle.

Franck : - C’est pas grave, ça se remplace.

Philibert : - Mais non, mais pas celle-là ! Avec toutes les armoiries de ma famille. Mais tu t’rends pas compte.

Franck : - Qu’est-ce tu fous habillé en clown ?

Philibert : - J’ai pique-niqué avec une jeune fille.

Franck : - Et tu l’as niqué au moins ?

Philibert : - sois pas vulgaire parce que quand tu l’as verras…

Franck : - Ah parce que je vais la voir en plus ? »

Une fois encore le film joue sur le faux rôle de clown de Philibert. On peut trouver drôle qu’il soit si énervé d’avoir cassé de la vaisselle mais on peut également comprendre la valeur affective que ces objets ont pour lui.

De plus, parce que Franck est sensé être son ami, on pourrait s’attendre à ce qu’il comprenne la douleur de Philibert. Mais on voit clairement sur son visage qu’il ne comprend pas ce que Philibert peut ressentir, on y lit une incompréhension à la limite du mépris et de l’exaspération quand Philibert s’explique et les seuls mots qu’il trouve pour le consoler sont : « Qu’est-ce que tu fous habillé en clown ? » Quand Philibert lui explique qu’il est allé pique-niquer avec une jeune fille (activité amoureuse par excellence), Franck ne peut contenir un petit rire.

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Une fois encore, ça n’est pas la bienveillance qui l’anime. Il trouve juste l’idée de Philibert allant à un rendez-vous dans cette tenue risible. Son rire, c’est celui de l’individu qui selon ses propres critères s'estime infiniment supérieur à la personne en face de lui. Critères qu’il insère dans sa phrase suivante : « et tu l’as niquée au moins ? » On tire de cette phrase que pour Franck, le sexe est nécessaire et suffisant dans sa relation avec une femme. Sur ce point le film ne l’accable pas, son comportement est assez bien expliqué par sa relation avec sa mère. D’ailleurs son comportement manipulateur également. Sans le juger, on ne peut néanmoins pas dire qu’il soit le candidat rêvé pour aider une jeune femme fragile à s’épanouir. Du point de vue de la complicité entre les personnages, on voit ici que Franck n’a pas la moindre idée de ce que la vaisselle peut représenter pour Philibert alors que dans la scène d’avant Camille s’exclame : « J’ai jamais rien vu d’aussi joli » Ce qui souligne qu’elle comprendrait bien la douleur de Philibert.

(Edit: mais la vaisselle cassée qui était restée une énigme vient de se révéler à moi. Philibert aurait du faire l'amour à Camille et la vaisselle cassée, c'est l'échec de leur relation ou l'échec de sa tentative, une émasculation. Quand Philibert rencontre son ange descendu des cieux plus tard dans le film, il est encore question de ça. Philibert ne sait pas que les filles veulent du sexe, et c'est uniquement cet aspect de sa personnalité qui le fait passer à côté de Camille. Mais ça change beaucoup mon point de vue au final. Je suis troublé.)

Dans la liste des choses à retenir contre Franck, il y a l’anecdote du ballon d’eau chaude qui fait encore un joli tour de passe-passe avec Philibert le clown. Celui-ci sort de la salle-de-bain les cheveux trempés (19m20s):

« - Il n’y a plus d’eau chaude ?

Franck - Je m’excuse, c’est moi qui ai vidé le ballon.

Philibert - C’est pas grave, j’avais peur que le chauffe-eau soit encore en panne. Euh… par contre, ne dis pas, je m’excuse mais excuse-moi. Tu peux pas t’excuser tout seul… linguistiquement, c’est pas correct.

Franck -‘scuse-moi. »

On assiste ici à un événement banal de la vie en collocation mais d’un point de vue relationnel, il n’est pas innocent. Franck s’est conduit en ne pensant qu’à lui et cela n’effleure même pas l’esprit de Philibert de le lui reprocher. Par contre, il s’attarde sur la manière dont Franck formule ses excuses. Ici, l’excentricité de Philibert éclipse encore son bon cœur mais surtout, elle parvient paradoxalement à cacher l’égoïsme de Franck même quand elle le met en évidence.

On aura même le sentiment que c’est en fait le fautif de l'affaire qui est bien tolérant de supporter les excentricités de son colocataire à cause du sérieux avec lequel Philibert corrige sa façon de parler.

Toujours dans les comportements négatifs de Franck qui le rendent antipathiques, quand Camille arrive chez Philibert parce qu’elle est malade, la seule question qu’il pose est cette semi-assertion : « tu l’as toujours pas niquée » (23m20s). Alors qu’elle est là pour se reposer, il met la musique à fond le matin avant de partir travailler. Il ne la salue pas le soir quand il revient (27m50s). Il demande à Philibert : « c’est quoi la tarlouze dans le salon ? »

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Aussitôt qu’il apprend qu’elle doit rester, il en conclu que Philibert est amoureux. Il ne peut pas concevoir un comportement altruiste parce que lui-même n’est pas capable d’en produire un.

Juste après avoir accueilli Camille chez lui, Philibert tombe amoureux d’une autre femme ce qui ne change en rien son comportement avec Camille (il passe encore du temps avec elle et reste enthousiaste et gentil).

Le coup de foudre le plus absolument arbitraire qui ait jamais existé. Le coup de foudre le plus absolument arbitraire qui ait jamais existé.

Le coup de foudre le plus absolument arbitraire qui ait jamais existé.

Ce qui montre que son comportement était réellement altruiste. Au début du film, on le voit retirer les bottes de Franck qui s’est affalé sur le canapé (7m45s).

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Le jeune cuisinier avouera lui-même que Philibert l’a sorti d’une situation difficile (42m). Il est donc indéniable que ce personnage secondaire écrase Franck de ce point de vue. Philibert (qu’on le trouve réaliste ou pas) est exceptionnellement gentil et désintéressé. Il paye le médecin de Camille sans qu’on en reparle ultérieurement (24m). Il lui donne son chapeau quand elle sort dans le froid les cheveux courts (20m20s). Il soutient l’idée de Camille d’inviter la grand-mère à venir habiter chez eux (1H02m52s).

On retrouve cette caractéristique si l’on met les personnages en rapport avec leur lieu d’habitation et leur rapport avec autrui. Camille habite une toute petite chambre mais trouve le moyen d’y inviter des gens. On y voit le problème qu’elle a à se donner de l’importance, sa maigreur, la manière dont elle se fait écraser mais en même temps son ouverture à l’autre, son envie d’indépendance et son incapacité à être indépendante (puisque Philibert la recueille).

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Philibert a un grand appartement dans lequel il accueille un grand nombre de personnes sans trop se poser de questions. On voit sa générosité, son amour pour les autres et sa sensibilité. Franck squate chez quelqu’un qu’il méprise. De la même manière que son lieu de vie est en fait celui d’un autre, sa personnalité empiète sur celle des autres. Il n’invite que des filles pour les « niquer ». Philibert est généreux et désintéressé, Franck est un parasite égoïste.

Un autre piège tendu à nos préjugés est l’appartenance de Philibert à une famille aristocratique. Cette caractéristique donne aussitôt le sentiment qu’il va être élitiste et snob alors qu’il ne l’est absolument pas et que c’est justement Franck qui s’avère l’être. Lorsque Camille invite Philibert à manger, sa réaction est de dire « c’est trop d’honneur » (10m20s) Une fois encore, l'aspect amusant de sa formulation fait oublier la beauté du sentiment qu’elle traduit.

Pendant leur repas il ne voit aucune objection à ce que Camille fume, la complimente sur son charme, sur ce qu’il mange (12m25s). Quand elle fait allusion à l’humilité dans laquelle elle vit, il lui répond « mais c’était superbe » en parlant du moment qu’il vient de passer avec elle. Les yeux de Philibert voient au-delà de la surface. De la même manière que la petitesse de la chambre ne le gêne pas, la maigreur de Camille ne l’empêche pas de l’aimer. Il est profond et sensible et le public cynique de notre époque est amené à le voir naïf et idiot (- edit: alors qu'il est juste hum... puceau ou qu'il n'assume pas sa libido, vu l'histoire des assiettes).

En partant, il lui avoue qu’il ne travaille pas dans un musé mais qu’il vend des cartes postales. Il ne cherche pas à impressionner. Il est vrai, honnête et sincère même si ça peut lui faire du tort. Il est très accessible alors que ses racines et sa manière de s’habiller pourrait faire penser autre chose. De son côté Franck, se montre exécrable pour des questions de salade laissée dans le plastique et de beurre et de citron mal rangé. Quand Philibert revient de son séjour en famille, Camille, toute enthousiaste, les invite à manger (elle retourne vers la nourriture grâce à son enthousiasme pour Philibert) dans un restaurant (50m26s) et Franck critique les crêpes quand il voit que toute l’attention de la jeune fille est tournée vers Philibert. Là, on voit sur le visage de Camille l’exaspération que déclenche cette remarque puis un petit sourire complice pour Philibert. Ils s’exclament ensuite à l’unisson : « y a pas trop de beurre hein… y a pas trop de beurre. »

Frank contre-attaque en critiquant les crêpes et se fait remettre en place à l'unisson. Cette scène à elle seule dit tout sur la dynamique entre les trois personnages.Frank contre-attaque en critiquant les crêpes et se fait remettre en place à l'unisson. Cette scène à elle seule dit tout sur la dynamique entre les trois personnages.Frank contre-attaque en critiquant les crêpes et se fait remettre en place à l'unisson. Cette scène à elle seule dit tout sur la dynamique entre les trois personnages.

Frank contre-attaque en critiquant les crêpes et se fait remettre en place à l'unisson. Cette scène à elle seule dit tout sur la dynamique entre les trois personnages.

Même si Philibert a des toc, il ne se permet pas d’être désagréable à cause d’eux, Franck lui, n’a pas la sensibilité de se rappeler que c’est Camille qui paye et qu’il est peut-être déplacé de lui dire qu’il n’aime pas ce qu’il mange et de proposer de rentrer à l’appartement. On peut voir ici une inversion des rôles amusante. Pour Philibert et Camille c’est Franck le clown alors qu’ils sont tous les deux sur la même longueur d’onde. Lorsque Franck finit par leur faire des crêpes, Camille se moque de son besoin maladif qu’on lui dise qu’elles sont meilleures que celles du restaurant (1h08m20s). Le besoin du jeune homme de mettre en avant ses qualités le mène au ridicule.

Le fait qu’on voit Franck en colère plusieurs fois, et qu’il n’hésite pas à lancer des choses blessantes peut également donner l’impression qu’il est le seul à avoir du caractère et que Philibert, aussi gentil soit-il, n’est qu’un faible en quête de reconnaissance. Mais, Philibert se montre tout à fait capable de se défendre quand il estime que c’est nécessaire. Il lance un « ta gueule » à son ami quand celui-ci se moque de son comportement chevaleresque envers Camille (22m48s).

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Quelques secondes plus tard, il ignore simplement sa remarque totalement hors de propos « tu l’as toujours pas niquée. »

Plus tard, on le verra rejeter la requête de Camille qui voudrait que la grand-mère de Franck vienne habiter avec eux. Il est très gentil mais sait dire : « tu m’en demandes de trop. » (1h00m05s)

De son côté, le cuisinier ne se montre que très rarement généreux ou bienveillant et s’il le fait c’est toujours intégré dans une mécanique douteuse. Pour sa défense, il faut quand même dire qu’il considère certainement Philibert comme son ami même s’il le trouve ridicule et ne se préoccupe que peu de son bien-être. Une scène très ambigüe est celle où il retourne sa veste totalement et annonce à Camille qu’elle ne peut pas s’en aller. Parce que Camille lui a tenu tête la veille, d’un seul coup, elle lui plait et il change son comportement vis-à-vis d’elle. Mais il semble aussi mu par des sentiments plus beaux comme de la gratitude envers Philibert.

Hélas, son discours contient déjà de l’hypocrisie. Il prétend que si Camille veut partir, c’est lui qui s’en va à la place mais alors que la jeune fille conclut qu’elle veut effectivement retourner dans sa chambre sous le toit, il ne lui laisse pas le choix. Tout cela est présenté comme une gentille proposition mais il commence déjà à ne pas accepter d’être rejeté et à ne pas laisser à Camille l’espace psychologique nécessaire à un choix réel. Il montre déjà sa faiblesse, son incapacité à laisser les gens dont il désire la reconnaissance se conduire comme ils le sentent vis-à-vis de lui.

Au-delà de tout ça, on voit simplement que Camille a plus d’enthousiasme pour Philibert que pour Franck. Que cela soit au restaurant quand ils mangent des crêpes, ou quand il l’appelle pour lui souhaiter une bonne année (49m20s). On voit qu’ils se correspondent mieux. Philibert est ouvert et tolérant et Camille a un amour spontané pour les gens (elle dessine la plupart des personnes qu’elle rencontre). Elle s’enthousiasme à tel point pour son humour qu’elle lui suggère de faire un one man show sur sa famille. Elle est sensible au fait qu’il prenne soin d’elle sans rien attendre en retour (29m10s). Par opposition, on verra qu’elle n’aime pas l’exécution du cochon (elle ne dessine rien au départ puis un tableau assez négatif) et que l’élitisme cuisiner de Franck la gonfle plutôt qu'il ne l’impressionne (51m20s).

Sans parler de la manière dont il la traite de son arrivée jusqu’au jour où elle lui détruit sa mini-chaîne.

Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)

Il n’y a rien ou peu entre elle et Franck et surtout, il y a infiniment plus entre elle et Philibert. La seule raison qui l’empêche de provoquer quelque chose avec Philibert, c’est qu’elle a l’impression qu’elle n’a rien à offrir (edit: mais surtout qu'il ne la soulage pas sexuellement et qu'elle en a grandement besoin, ce qui enfonce encore plus Franck qui profite de la situation). C’est son manque total d’estime de soi. Elle ne se rend même pas compte qu’elle apprécie sa compagnie et qu’elle pourrait chercher à se rapprocher de lui. Elle prend juste les choses comme elles viennent. Elle ne réalise qu’elle est peut-être passée à côté de quelque chose que quand il lui annonce qu’il emménage avec sa femme en devenir (1h22m44s). Elle sourit d’une manière un peu exagérée comme pour cacher un autre sentiment.

Sourire de psychopathe qui comprend la vie. Sourire de psychopathe qui comprend la vie.
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Alors, qu’elle s’éloigne, elle jette à nouveau un regard à Philibert et laisse apparaître ce grand sourire de nouveau mais justement, le fait qu’elle reproduise ce sourire montre juste que lorsqu’elle tournait le dos à Philibert quelques secondes plus tôt elle l'avait perdu totalement.

Il y a un autre niveau de lecture qui suggère que Franck est négatif pour Camille. C’est celui de la chair. Le thème resurgit régulièrement dans le film. Au départ, Camille est trop maigre, elle n’a pas suffisamment de chair. En vérité elle présente plusieurs symptômes d’une fille qui souffre d’anorexie mentale. Ce qu’il y a d’important c’est que sa maigreur est une réaction psychosomatique. Camille n’est pas maigre parce qu’elle ne mange pas assez, elle est maigre parce qu’elle va mal psychologiquement. Elle est maigre pour les mêmes raisons qu’elle se coupe les cheveux après une conversation horrible avec sa mère. Si l’on prend sa maigreur sans y voir l’aspect spirituel, l’histoire d’amour est cohérente. Elle est maigre, elle a besoin de prendre du poids, elle finit avec le cuisinier, c’est parfait. Mais si on saisit l’aspect spirituel, on s’aperçoit que ça ne marche pas. La faire manger plus ne résoudra pas son mal-être. Son mal-être qui vient du sentiment qu’elle n’est pas importante, qu’elle n’a aucune valeur, qu’elle est inexistante.

C’est un problème existentiel qui ronge Camille et la personne qui a la bonne approche c’est Philibert qui lui offre sa considération et prend soin d’elle sans autres raisons que son envie de la voir bien. Philibert lui dit qu’elle est gracieuse malgré sa maigreur, et il met des bouts de fromages (sans lui dire) dans sa soupe pour la faire grossir. Franck la qualifie de rachitique et relie sa reprise de poids avec la possibilité d’être plus « appétissante ». Ils parlent explicitement du besoin de Camille de reprendre du poids alors que Philibert y travaille depuis le début de l’histoire sans y avoir fait allusion. De plus, Franck associe la reprise de poids à un retour vers la sexualité. Il ne voit pas l’aspect spirituel du mal-être de Camille. Quand elle vient dans sa chambre pour avoir des rapports sexuels avec lui, elle n’est toujours pas bien dans ses pompes, elle lui demande d’éteindre la lumière parce qu’elle pense qu’il n’aura plus envie de coucher avec elle s’il la voit, ce qui est faux.(edit: et cette envie de faire l'amour correspond réellement à un retour de sa libido parce qu'elle a prit du poids !!!)

Si on regarde l’entrée dans le film de chacun des personnages, ce qui souvent les définit, on voit Camille chez le médecin et Franck couper de la viande. Philibert lui est saoul (est-ce pour dire qu’il est étourdi ?). Le rapport que Franck a à la chair est violent et destructeur.

Un naïf, une malade, un boucher, une morte. Un naïf, une malade, un boucher, une morte.
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On le voit également quand il couche avec d’autres filles pour qui il n’a aucune affection et, semble-t-il, que peu d’estime. Alors que Philibert quitte Camille sur un bisou, le film enchaîne sur une femme qui embrasse le torse d’un homme et on se demande ce qu’il se passe. Une opposition est soulignée et surtout, les quelques mots que Franck échange avec la femme sont agressifs et impatients. Il n’y a pas de douceur entre eux ni de complicité contrairement à la scène qu’on vient de voir entre Camille et Philibert. Franck a une vision du corps très objectifiante, quand il voit le dessin de sa grand-mère avec un sein nu, il s’exclame : « on dirait un beau quartier de viande. » Dire à une fille « tu es appétissante » pour lui signifier « attirante » souligne qu’il n’a pas conscience de l’aspect spirituel qu’il peut y avoir dans l’attirance sexuelle, au contraire. En qualifiant une fille d’appétissante, il compare l’acte sexuel à une dévoration. S’il dévore, il prend la chair, il ne la donne pas. Il est le contraire de ce dont Camille a besoin. Sans parler du fait qu’il se place en prédateur en parlant ainsi, ce qui n’est pas non-plus positif et va dans le sens de son égoïsme et de son côté manipulateur.

On voit au travers du discours de la chair et de la nourriture et donc, par extension, de la spiritualité que Camille et Franck ne se correspondent pas. Lorsqu’il l’emmène à la campagne, Camille ne supporte pas les cris du cochon qu’on tue, elle ne peint pas l’animal en train de se faire découper, elle n'a même pas appris qu’il n’y a pas de steak dans le cochon avant de partir. Quand elle travaille dans la cuisine du restaurant au nouvel an, on la voit juste faire une maladresse et exprimer son besoin d’autre chose que ce que l’univers de la cuisine peut lui apporter (elle dessine un canard dans un plat avec un tube de chocolat). (27min).

Ensemble, c'est tout, l'histoire d'un enlèvement (9300 mots)

A un autre moment du film, Philibert l’éloignera de la cuisine en lui disant qu’il y fait froid et que ça n’est pas bon pour sa grippe. Cette scène se lit facilement d’une manière symbolique. La maladie de Camille c’est toujours son manque d’affection, sa souffrance existentielle ou spirituelle. Philibert la met en garde contre la cuisine et surtout contre ce qui est associé à la cuisine (Franck) car c’est un endroit qui ne lui apportera pas la chaleur humaine, la douceur, la sensibilité dont elle a besoin.

Le film s’achève sur Franck qui soulève Camille et l’emmène à la cuisine où il scellera son sort définitivement. Ce qu’il fait dans la cuisine est destructeur. C’est en lui faisant accoucher de la chair de sa chair que Franck enfermera Camille définitivement dans son rôle de satellite. La dernière scène montre bien cette centralité du jeune homme. Il appelle deux fois Philibert « Filou » pour lui donner un ordre en moins de dix secondes. Il attire l’attention sur ses prouesses et la réussite de son restaurant en faisant mine de s’effacer au contraire. Il est entouré des peintures de Camille sur les murs.

On pourrait facilement avaler ce happy end où l’amitié et l’amour semblent l’avoir emporté sur le reste mais ne serait-ce pas dégoulinant de naïveté ? N’est-il pas plus probable que cette fin constate la victoire du faible qui manipule ceux qui sont trop bons, innocents et nobles pour imaginer la bassesse chez les autres ?

C’est également cette dernière scène qui justifierait le lien en Philibert et l’état d’ébriété. Il finit au milieu des bouteilles de vin et commence saoul. Est-ce une manière de dire qu’il est incroyable qu’il ne voit pas qu’il se passe quelque chose entre lui et Camille ? Il est clair qu’il l’apprécie, qu’ils ont beaucoup de points communs et que sa parole a une importance pour lui (le one man show sur sa famille est une idée de Camille). Est-ce un commentaire sur son comportement tout au long de l’histoire ? Philibert est le personnage le moins réaliste, le plus incroyable. Bien qu’il soit bourré de qualité, il semble qu’il ait été écrit uniquement pour faire un contraste avec Franck. Générosité/égoïsme, sensibilité/dureté, douceur/agressivité, respect/mépris, calme/colère… (edit: obsédé sexuel/sexualité refoulée) Les qualités de Philibert soulignent violemment la médiocrité de Franck. Mais Philibert se devait de perdre car son personnage appartient au passé (aristocratie, vouvoiement). L’homme d’aujourd’hui c’est Franck. L’histoire d’amour contemporaine, c’est celle de Camille et Franck.

Bien que l’on puisse facilement prendre « ensemble, c’est tout » comme une comédie romantique tout ce qu’il y a de plus creuse et clichée, une lecture plus en profondeur nous fait découvrir une magnifique histoire d’enlèvement. L’enlèvement d’une fille à sa vie par un jeune homme qui ne supporte pas de laisser aux autres le droit de le rejeter. Les éléments qui suggèrent la manipulation dont Franck est l’auteur son nombreux mais également discordants par rapport à l’histoire d’amour, principalement l’exceptionnalité de Philibert. Le discours de la chair qui est très présent pointe, lui aussi, dans le sens d’une lecture plus cruelle de ce conte où le prince charmant se rétame magnifiquement.

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