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Vingt-quatre heures d'une femme sensibile (Constance de Salm) : Madame de H*** tire son épingle du jeu. (1000 mots)

Publié le par Kevin

Vingt-quatre heures d'une femme sensibile (Constance de Salm) : Madame de H*** tire son épingle du jeu. (1000 mots)

L’héroïne n’ayant pas de nom, je vais l’appeler madame de H***.

Il y a également

Le Baron de R*** : que madame de H*** devait épouser.

Son neveu : que j’appellerai T***

Mme de B *** : rivale potentielle qui terminera avec R***.

Le baron de G*** : Amoureux transit de madame de H***.

Alfred : serviteur de Batman.

 

Je me suis lancé dans Vingt-quatre heures d’une femme sensible de Constance de Salm avec l’intuition que le livre serait bien autre chose que les évidentes tergiversations d’une femme amoureuse, fiévreuse, impatiente, jalouse à en devenir folle. Manque de chance, je me suis trompé c’était exactement ça. Je ne sais pas qui a cru que cela s’appelait de la sensibilité, le personnage principal de ce livre est plutôt horriblement fragile.

A l’usage inadéquat de l’adjectif du titre s’ajouta rapidement un autre élément problématique : les comportements de notre dame tiennent surtout à sa situation et non à sa personnalité :

Madame de H*** doit épouser le baron de R***. Cependant, par son intermédiaire, elle rencontre son neveu dont elle tombe éperdument amoureuse. Les deux jeunes gens entament une relation amoureuse secrète. Un problème se dresse alors, le neveu doit recevoir une dote importante de son oncle et craint que celle-ci ne s’évapore s’il annonce vouloir épouser la femme même que son oncle devait épouser.

Madame de H*** accepte donc que cette relation dissimulée au public, elle accepte de faire comme si elle ne connaissait pas l’homme qu’elle aime en présence d’autres personnes, jusqu’à ce qu’il soit parvenu à obtenir l’argent de son oncle.

Madame de H*** n’a pas besoin d’être sensible ou fragile pour que cette histoire la rende folle. Nécessairement, une telle situation ne peut qu’aller vers l’effondrement de la relation, la perte de confiance de la « maîtresse » en son amant. Ce n’est qu’une question de temps. Son affection épouse donc la conscience de cette menace qui pèse sur elle et en devient impatiente, fiévreuse, désespérée.

Le livre commence à ce nœud gordien, peu importe le temps qu’il a mis à se mettre en place, Mme de H*** voit son homme monter dans une calèche avec une autre femme et se met à s’imaginer qu’il se passe quelque chose entre eux, qu’il ne pourra lui résister, qu’il va céder à ses charmes etc. etc. Ses craintes sont légitimes. Aucune « sensibilité » excessive ici, l’héroïne est platement lucide. Elle est en rivalité avec la fortune que T*** veut obtenir de son oncle et le temps n’est pas leur allier. Plus il passe, plus leur relation devient ridicule. Cacher leur amour pour protéger l’argent est un indicateur -potentiel- obsédant du fait que cet amour n’est pas si grand, si fort, si important. T*** devrait ne plus en pouvoir et se trahir ou assumer de révéler la vérité. Le simple fait qu’il parvienne à cacher qu’il voit Mme de H*** en secret est mauvais signe.

La fièvre, les lettres, la passion jalouse emportée qui fait faire « n’importe quoi » à notre écrivaine est donc, en vérité, tellement normale et utile qu’on peut même s’en demander si elle est réelle. Nous n’avons accès qu’à des lettres. L’autrice les a écrites pour son œuvre, de manière fictionnelle, la narratrice pourrait aussi bien les écrire malhonnêtement, dans un but précis : Pour être eventuellement les utiliser comme gage de sa bonne foi.

Il se passe bien des choses dans ces vingt-quatre heures.

Alfred, un jeune homme amoureux de notre narratrice, enquête et lui apprend que T*** pourrait s’être « enfui » et marié avec Mme de B***. Les craintes du personnage principal paraissent donc fondées. Elle se rend chez son amant, fouille sa chambre de fond en comble et finit par trouver une lettre avant de faire un malaise. Elle semble soudain persuadée de la trahison.

Pendant quelques pages, le lecteur lui-même envisage le pire. L’amant s’est détourné de Madame de H*** et s’est enfui pour se marier avec une autre. Et en plus madame de H*** s’est trahie, la vérité a éclaté au grand jour. Catastrophe.

Pourtant l’histoire s’achèvera sur un happy end qui désamorce tous les fantasmes inquiets de notre femme sensible : Finalement Madame de B*** n’était pas la nouvelle épouse du neveu, mais celle de l’oncle, épousée en secret et le neveu, témoin. Tout le monde est content, T*** et H*** peuvent se marier.

Et le lecteur peut gentiment trouver la fièvre folle de madame de H*** un peu ridicule, un peu excessive et surtout, injustifiée. Elle s’invente des choses la femme sensible.

Permettez-moi d’en douter.

Madame de H*** est en fait sensible oui, dans le sens ou ses sens sont aiguisés, sa compréhension de la situation, des dynamiques invisibles, est élevée.

H*** en a réellement marre d’elle. Il s’éloigne pour de bon, il a jeté son dévolu sur une autre, peut-être las de la situation secrète.

La fièvre amoureuse de madame de H*** qui la pousse à faire « n’importe quoi » est une belle excuse pour faire exactement ce qu’elle veut faire. Elle fait comprendre la situation à l’oncle trompé par son neveu. La petit coquine. « H*** veut me dégager après avoir bien profiter de moi pendant des mois ? Il va voir si je vais accepter d’être mise de côté dans le secret comme ça. »

L’oncle trompé est vexé et décide de se venger, il s’oppose au retournement de veste de son neveu et le réoriente de force vers madame de H***. Il le prive de sa nouvelle dulcinée. « Tu auras l’argent mais uniquement si tu retournes vers Madame de H*** »

L’indicateur indirecte, l’indicateur sensible de tout ça, c’est la manière dont madame de H*** traite le baron de G***. Elle s’offre à lui, ce pauvre imbécile sacrificiel la repousse. Le livre prend la peine de mettre en scène… comment dire ? La manière dont les femmes peuvent facilement encaisser d’être abandonnées par un homme. Oh, bien sûr, on nous raconte l’inverse. Elle est anéantie, fragilisée et a un moment de faiblesse, mais ce sont des foutaises. Elle sait très bien ce qu’elle fait au contraire. Elle sait que H*** est en train de partir et elle donne une chance réelle à G*** sans prendre trop de risque. S’il saisit l’opportunité, elle est d’accord, s’il refuse, elle reste dans le scénario de l’amoureuse transit baffouée.

A la fin de cette histoire, Elle a obtenu ce qu’elle voulait et elle a détruit deux hommes, humilié un troisième et le lecteur est entièrement convaincue que c’est elle la victime.

 

 

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