La Lettre volée (Poe) : Dupin a la lettre en sa possession dès le début. (1688 mots)
Edgar Allan Poe est un des auteurs dont l’étude m’a sérieusement fait remettre en question l’esprit critique de certains de mes profs à la fac.
Bien sûr, il y a des œuvres que je n’aimais pas et que les profs encensaient. Bien sûr, il y a des profs que je trouvais platement stupides et peu aimables en tant qu’individu, indépendamment des livres qu’ils nous faisaient étudier.
Mais, Double meurtre dans la rue Morgue, Le chat noir et surtout La lettre volée, sont des textes qui m’ont donné envie de me lever en classe et de demander si c’était une blague.
Pour dire les choses simplement, je trouve le style d’Edgar Allan Poe lourd et grossier. Étant donné que je n’en ai jamais relu, je n’affirme pas trop sérieusement cette critique, mis à part pour ce qui est de La lettre volée, que je viens de relire et qui est vraiment un texte parfait pour Mickey Mystère. Passons.
Résumé rapide. La reine trompe le Roi. Elle écrit une lettre à son amant qu’un ministre subtilise sous ses yeux sans qu’elle puisse rien dire puisqu’en présence du Roi qui risquerait de poser des questions.
On charge le préfet de police, G…, de retrouver la lettre chez le dit ministre, D.... Il fouille l’appartement de fond en comble, au niveau d’une personne souffrant de troubles obsessionnels compulsifs mais ne trouve rien.
Il va pleurer auprès du célèbre détective Dupin, qui a déjà résolu les meurtres de la rue Morgue, et ho la la, Dupin lui sort la solution immédiatement : si la lettre est tellement bien cachée qu’elle est introuvable, c’est qu’elle est en évidence car le ministre est bien conscient que le commissaire est un psychorigide attardé qui ne pensera jamais à changer d’approche.
Et Dupin nous sort la lettre de son chapeau : Tadam ! C’est moi que j’l’ai trouvée applaudissez cher téléspectateurs !!
Donc, première chose : c’est pas le bout du monde cette histoire.
Pas l’idée de dissimuler la lettre partiellement en évidence pour la rendre introuvable qui est légèrement sympathique.
Ce qui est pauvre, c’est la mise-en-scène très lourde et artificielle.
Pour pouvoir nous construire sa petite équation rigolote Poe a besoin que l’on soit certain que la lettre se trouve dans l’appartement du ministre. Elle y est forcément dissimulée ainsi le bras de fer des deux approches est plus palpitant.
Le problème c’est qu’il n’y a aucune raison convaincante de penser que la lettre soit cachée chez le ministre. Il vole une lettre qui a le pouvoir de détruire la réputation de la reine, une lettre qui lui donne un levier politique colossal, pourquoi la cacherait-il chez lui ? D... trouverait très facilement des personnes pour la cacher. Ou encore, pourrait-il la cacher sans parler de son contenu. Il pourrait demander qu’on lui garde des livres et y insérerait la lettre. Peu importe, cacher un objet aussi petit qu’une lettre est très facile.
Mais il faut que D... la cache chez lui, sinon c’est pas drôle. Alors l’histoire nous invente une ribambelle de raisons toutes plus incroyables les unes que les autres et nous en arrivons au même point : il n’y a aucune raison de penser que D... cacherait la lettre chez lui.
L’histoire s’achève sur une autre incohérence.
L’amie de Dupin lui se montre étonné que ce dernier, ayant trouvé la lettre, soit reparti de chez le ministre pour y revenir plus tard avec une seconde fausse lettre.
« — Mais quel était votre but, demandai-je à mon ami, en remplaçant la lettre par une contrefaçon ? N’eût-il pas été plus simple, dès votre première visite, de vous en emparer, sans autres précautions, et de vous en aller ?
— D…, répliqua Dupin, est capable de tout, et, de plus, c’est un homme solide. D’ailleurs, il a dans son hôtel des serviteurs à sa dévotion. Si j’avais l’extravagante tentative dont vous parlez, je ne serais pas sorti vivant de chez lui. Le bon peuple de Paris n’aurait plus entendu parler de moi. »
Dupin nous explique la raison d’un comportement étonnant de sa part, ne pas voler la lettre dès qu’il en a l’occasion, par le fait que D… est un homme dangereux. Une page plus loin, il nous explique qu’il est donc revenu avec une lettre factice pour remplacer celle qu’il vole et dont il se sera assuré qu’elle permettrait à son ennemi de comprendre que c’est lui qui lui a volé.
Ça, n’a absolument aucun sens.
« Une fois, à Vienne, D… m’a joué un vilain tour, et je lui dis d’un ton tout à fait gai que je m’en souviendrais. Aussi, comme je savais qu’il éprouverait une certaine curiosité relativement à la personne par qui il se trouvait joué, je pensai que ce serait vraiment dommage de ne pas lui laisser un indice quelconque. « Il connaît fort bien mon écriture, et j’ai copié tout au beau milieu de la page blanche ces mots : Un dessein si funeste S’il n’est digne d’Atrée, est digne de Thyeste. Vous trouverez cela dans l’Atrée de Crébillon »
Autre élément ridicule, à moins que je ne me trompe, lorsqu’il revient chez D…, Dupin porte des lunettes vertes, semblent-ils, lui permettent de dissimuler son identité. L’histoire est, de toute manière, tellement cousue de fil blanc, qu’il est difficile de souligner des éléments contradictoires. Pourquoi D… ne se méfie-t-il de rien ? Pourquoi les gens entrent-ils chez lui comme dans un moulin s’il a des serviteurs à sa dévotion ?
L’idée de la lettre cachée « en évidence » est expliquée de long en large par Dupin avec force théories sur qui a un esprit mathématique, qui a un esprit de poète et qui anticipe le coup de son adversaire à pierre feuille ciseau. Pas le préfet de police apparemment. Oui, parce que l’histoire a besoin que le préfet soit un imbécile profond pour que notre Dupin puisse nous démontrer l’ampleur de son intellect infini.
Mais ce blabla n’est en fait pas réellement inutile. Dupin vous explique que se focaliser sur ce qui paraît évident est une erreur lorsque votre adversaire sait ce que vous penserez évident et ce que vous disqualifierez. En cherchant dans ce qui lui semble le plus logique, G… passe à côté de ce qui était encore plus accessible mais paraissait impensable.
Dupin va nous tapisser dix pages de ses considérations tellement grandioses.
Et bien, chers lecteurs, je vais vous dire la vérité. La lettre n’est pas cachée « sur un misérable porte-cartes, orné de clinquant, et suspendu par un ruban bleu crasseux à un petit bouton de cuivre au-dessus du manteau de la cheminée. »
La lettre est en possession de Dupin à qui D… l’a apportée immédiatement après l’avoir volée. Comme prévu, G… vient demander conseil, désespéré, à notre inspecteur, qui l’attend patiemment en plus. C’est hilarant. Dupin et le narrateur sont immobiles dans une pièce dans laquelle ils n’échangent pas un mot depuis une heure. Dupin a mis en place cette situation, il est au courant de l’affaire et le préfet. Il veut un témoin naïf en son ami.
Plus drôle encore :
« – Si c’est un cas qui demande de la réflexion, observa Dupin, s’abstenant d’allumer la mèche, nous l’examinerons plus convenablement dans les ténèbres.
– Voilà encore une de vos idées bizarres, dit le préfet, qui avait la manie d’appeler bizarres toutes les choses situées au-delà de sa compréhension, et qui vivait ainsi au milieu d’une immense légion de bizarreries. »
Dupin ne veut pas discuter dans l’affaire à la lumière. C’est probablement parce que c’est un génie plein de bizarreries de génie. Rions ensemble. Il veut simplement éviter que ses réactions ne le trahissent.
Il a deux mobiles. La récompense qu’il s’arrange pour faire augmenter en tardant à aider le préfet sans trahir le fait qu’elle pourrait l’intéresser (il ne s’implique pas immédiatement dans l’affaire) :
« – De combien est la récompense offerte ? vous nous avez dit… demanda Dupin.
– Mais… elle est très-forte… une récompense vraiment magnifique, – je ne veux pas vous dire au juste combien ; mais une chose que je vous dirai, c’est que je m’engagerais bien à payer de ma bourse cinquante mille francs à celui qui pourrait me trouver cette lettre. Le fait est que la chose devient de jour en jour plus urgente, et la récompense a été doublée récemment. Mais, en vérité, on la triplerait, que je ne pourrais faire mon devoir mieux que je l’ai fait. »
Mais aussi, on dirait bien, la gloire. Lorsqu’il parle de se faire tuer, il dit aussitôt « Le bon peuple de Paris n’aurait plus entendu parler de moi. » C’est le sens qu’il voit à sa vie, être un personnage public, le détective si malin qu’on appelle quand la police échoue.
Et si c’était lui l’assassin de la rue Morgue ?
Mais revenons-en à cette lettre volée.
Le chemin de cette lecture alternative, je l’ai déjà utilisée ailleurs : le fait de simplement vérifier si les motivations les plus simples et plates (mais néanmoins explicitées rapidement) ne seraient pas celles qui dirigent l’intrigue plutôt que celles qui nous sont rabâchées tout du long et au travers des rebondissements.
Cependant, La lettre volée se met dans une position particulière puisque l’histoire nous explique que la vérité, la solution, s’avère être la plus simple, la plus accessible, mais se trouve être maquillée par une complexité nuage de fumée.
On pourra opposer que la solution de Dupin ne porte pas le sens de la complexité dans l’histoire mais au contraire, elle est la simplicité face à l’accumulation de moyens et d’efforts que le préfet de police met en place pour trouver une lettre dissimulée qui ne l’est pas autant qu’il le croit.
Certes, mais quelle est la solution complexe pour le lecteur ? Les fouilles évidentes de la police ? Ou le tour de passe passe mental de Dupin qui prend une dizaine de pages à nous expliquer une logique d’enfant de huit ans ?
La réalité de l’histoire est cachée derrière la complexité du baratin de Dupin. C’est lui qui a la lettre depuis le début
On peut deviner sa folie lorsqu'il raconte l'incident qu'il commandite pour détourner l'attention de D... et lui voler la lettre:
« Le tumulte de la rue avait été causé par le caprice insensé d’un homme armé d’un fusil. Il avait déchargé son arme au milieu d’une foule de femmes et d’enfants. Mais comme elle n’était pas chargée à balle, on prit ce drôle pour un lunatique ou un ivrogne, et on lui permit de continuer son chemin. Quand il fut parti, D… se retira de la fenêtre, où je l’avais suivi immédiatement après m’être assuré de la précieuse lettre. Peu d’instants après, je lui dis adieu. Le prétendu fou était un homme payé par moi. »
J'aimerais pouvoir expliquer comment Dupin nous révèle qui il est vraiment dans cette idée. Le fou qui tire à blanc sur les femmes et les enfants c'est (métaphoriquement, indirectement) lui. Dupin est un imbécile qui remue ciel et terre pour marquer les esprits. Faire croire à des gens, à des enfants, qu'ils vont être tués est un acte odieux. L'objectif de Dupin n'en vaut pas la chandelle mais en plus, rien ne nécessitait de détourner l'attention de D... de cette manière précise. Allez, n'en déduisons rien de la sexualité de Dupin.
(Réflexion du lendemain: A mesure que je réfléchis plus en avant je trouve beaucoup d'autres dimensions à cette histoire. Peut-être trouverais-je la motivation d'écrire un autre article. Au final, y a-t-il même une lettre volée ?).
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